Remplaçant ou remplacé : vos histoires

Le gendarme saoul

Publié le 31/08/2013

Au milieu des années 70, encore interne, un de mes premiers remplacements de chirurgie dans une clinique familiale des Hauts Cantons Languedociens.

Un jour de juin, arrive un homme baraqué, hurlant de douleurs et se tenant le bras gauche impotent. On apprend qu’il vient de tomber du haut d’un cerisier (les branches de cerisier sont cassantes, c’est bien connu…). Ses propos sont suffisamment incohérents et pâteux pour que l’on comprenne vite qu’il est bien imbibé d’alcool.

Son état d’agitation est tel que l’anesthésiste de garde décide, sur le champ, de lui faire un bloc sus-claviculaire à visée antalgique. Aussitôt dit, aussitôt fait. L’homme est maintenant bien calme et plutôt endormi. On l’examine sans difficulté : il n’y a aucune plaie visible.
On l’amène à la radio pour un bilan et on l’installe sur la table, le bras bien calé entre deux coussins. Dans l’obscurité de la salle, on découvre sur l’écran de contrôle de la scopie une belle fracture-luxation de la tête humérale gauche. Le manipulateur affine la prise de vue pour une bonne graphie et l’on entend à ce moment là un cri terrible : « Putain, je prends le jus !!!! ».

Arrêt immédiat de la manœuvre, lumière et horreur !!! On découvre que son poignet gauche est fortement pris en tenaille entre une partie fixe de la table de radio et le bras mobile oscillant qui supporte l’appareil de scopie. La face antérieure du poignet est ouverte, l’artère radiale sectionnée ainsi que 2 tendons et surtout le nerf médian est déjà bien tranché (d’où la référence au courant électrique !).

Consternation générale et anéantissement personnel : que dire à la femme qui attend à coté, pas d’assurance, une vie à rembourser, une carrière à peine entamée et déjà foutue…

On se ressaisit rapidement. Un ami chef de clinique (et futur professeur) de chirurgie orthopédique et de chirurgie de la main au CHU voisin est contacté. Il le prend en urgence dans son service et prononce quelques paroles rassurantes quant à la réparation et aux possibilités de récupération.

Avec l’anesthésiste, on voit la femme. Elle a l’air plutôt embêtée par ce qui vient d’arriver à son mari. Elle ne comprend pas grand-chose à notre pataquès mais nous apprend que son mari est… gendarme et qu’il n’aurait jamais dû être dans un cerisier au moment où il est tombé mais… en uniforme dans son bureau à la gendarmerie voisine. « Et, en plus, il boit. Alors vous comprenez avec la chaleur… »

On se sent un peu mieux. Néanmoins la nuit suivante sera quand même agitée en attendant le retour du chirurgien titulaire.

Pied-noir, truculent et éminemment sympathique, il ne paraît pas troublé outre mesure par le récit que je lui fais. Mes craintes et mes scrupules sont balayées d’un revers de main : « Les gendarmes, je les connais tous. Ne t’inquiète pas ; celui-là, son compte est bon. Tu comprends ? Planqué et saoul… il ne nous emmerdera pas longtemps… ».

De fait, plusieurs remplacements suivants dans cette même clinique m’ont confirmé que l’on n'avait plus jamais entendu parlé de cette affaire et de son principal protagoniste.

> DR R. C.

Source : lequotidiendumedecin.fr