Pr Harry Sokol, hépato-gastro-entérologue à l’hôpital Saint-Antoine

« L’objectif est de modifier le microbiote à des fins thérapeutiques »

Par
Hélène Joubert -
Publié le 27/03/2020

Si le microbiote intestinal joue un rôle déterminant dans les maladies inflammatoires chroniques de l'intestin (MICI), la transplantation fécale y reste pour l'instant à l’état de recherche… Explications suite au 9e Congrès international du microbiote et de la santé (7-8 mars 2020)

Crédit photo : DR

Que savons-nous aujourd’hui des liens entre les MICI et le microbiote ?

Pr HarrySokol : Si le rôle du microbiote dans les MICI est connu depuis 25 ans, nous observons depuis une dizaine d’années des perturbations dans ses fonctions favorisant l’inflammation intestinale. Une moindre diversité est caractéristique, avec une diminution de certaines bactéries douées d’un effet anti-inflammatoire (comme Faecalibacterium prausnitzii) et la prolifération de bactéries pro-inflammatoires (Escherichia coli). La production d’acides gras à chaînes courtes, essentiels à l’homéostasie intestinale, est également diminuée et le métabolisme des acides biliaires et de l’acide aminé tryptophane est altéré. Nous étudions d’ailleurs l’intérêt de molécules dérivées du tryptophane dans les MICI. En s’appuyant sur ces connaissances, l’objectif est de modifier le microbiote à des fins thérapeutiques. Ceci est réalisé avec succès chez la souris (transplantation fécale, apport de probiotiques de nouvelle génération…). Chez l’Homme, les données proviennent principalement des essais de transplantation de microbiote fécal (TMF).  

Les essais de TMF sont-ils décisifs ?

À ce jour, quatre essais randomisés (avec de faibles effectifs) ont été conduits dans la rectocolite hémorragique (RCH), dont trois sont positifs avec un effet incontestable de la TMF, qu’elle soit pratiquée par lavement ou colonoscopie (1,2,3). Tous tentent d’induire une rémission chez des patients en phase de poussée de la maladie. Globalement, les taux de succès sont compris entre 20 et 30 % de rémission après sept à 12 semaines, versus 5 à 10 % dans le groupe placebo. La quatrième étude est négative, possiblement du fait de l’administration par sonde nasoduodénale, avec cependant une tendance en faveur de la TMF (4).

Ces résultats peuvent paraître modestes, mais ils sont proches de ceux obtenus avec les biothérapies. De plus, contrairement à l’infection récidivante à C. difficile qui est une pathologie quasi-exclusivement liée au microbiote et pour laquelle l’efficacité de la TMF est de 90 %, les MICI sont multifactorielles. Le microbiote n’est qu’un acteur parmi d’autres, avec néanmoins un rôle central, au sein d’un cercle vicieux auto-entretenu (l’inflammation intestinale modifierait le microbiote, qui lui-même favoriserait l’inflammation).

À l’hôpital Saint Antoine, nous avons réalisé une étude pilote dans la maladie de Crohn (MC) publiée en janvier 2020 (5). Contrairement aux précédents essais, notre objectif est de maintenir la rémission plutôt que de l’induire. 

Que démontre cette étude preuve de concept ?

Les résultats sont encourageants car une majorité de patients reste en rémission pendant une durée de six mois. Les 17 patients recrutés étaient en phase de poussée de leur maladie. Après une période sous corticoïdes afin de calmer l’orage inflammatoire, nous avons procédé à une TMF unique avant de décroître la corticothérapie. Des études plus larges sur le même concept dans la RCH et la MC reprendront, après la pandémie de Covid-19. Même si la TMF est une stratégie séduisante, il est assez peu probable que l’on puisse généraliser cette procédure pour traiter les maladies chroniques comme les MICI. Ces études sont en revanche fondamentales pour comprendre le rôle du microbiote et identifier les acteurs produisant les effets thérapeutiques observés. À terme, on peut imaginer l’utilisation de ces agents actifs (micro-organismes seuls ou en consortium, métabolites microbiens) de manière large car permettant un contrôle et une stabilité bien supérieure à la TMF. 

(1)    Costello et al, JAMA 2019
(2)    Moayyedi et al, Gastro 2015 
(3)    Paramsothy et al, Lancet 2017 
(4)    Rossen et al, Gastro 2015
(5)    Sokol et al. Microbiome (2020) 8:12

Hélène Joubert

Source : Le Quotidien du médecin