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Dossier

La catastrophe annoncée n’a pas eu lieu

Covid en Afrique : pourquoi le virus n'a pas flambé

Publié le 06/11/2020
Covid en Afrique : pourquoi le virus n'a pas flambé


AFP

Au printemps, la chose était entendue : si le coronavirus se répandait en Afrique, c’était l’hécatombe assurée. Un scénario qui s’est fort heureusement avéré exagéré : le continent le plus pauvre du monde est aussi le moins touché. Reste à comprendre pourquoi.

Entre 300 000 et 3,3 millions de morts du covid en Afrique en 2020 ! Au mois d’avril dernier, voilà ce que prévoyaient les modèles de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique*. Le mois suivant, un article du BMJ Global Health** prédisait 250 millions d’infections sur le continent. Bref, pour beaucoup, l’apocalypse n’était pas loin de s’abattre sur les pays situés au sud du Sahara, et il fallait se préparer au pire.

Et pourtant, dès la fin août, la directrice régionale Afrique de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), Matshidiso Moeti, déclarait que l’épidémie semblait « avoir atteint un pic », indiquant que « désormais le nombre de nouveaux cas quotidiens est en baisse ». Si bien que fin octobre, le tableau de bord de l’institution genevoise (voir encadré) affichait fort heureusement des chiffres bien éloignés des prévisions les plus pessimistes : 1,3 million d’infections sur le continent depuis le début de l’année, et 29 000 décès. Et encore, 55 % des cas et 65 % des morts étaient à déplorer dans un seul pays : l’Afrique du Sud.

Il ne faut pas jeter la pierre aux prévisionnistes : il y avait bien des raisons de dire, comme on l’a peut-être trop souvent entendu au cours des décennies écoulées, que « l’Afrique noire était mal partie ». « La faiblesse des structures de prise en charge, la quasi-absence de structures de réanimation dans les hôpitaux, la faible disponibilité de personnel qualifié, la possibilité limitée d’avoir de l’oxygène en continu, tout cela rendait possible l’émergence d’une situation catastrophique », détaille le Dr Richard Mihigo, coordinateur adjoint de la lutte contre le covid-19 pour la région africaine de l’OMS. Alors, comment expliquer ce qui, pour l’instant, peut apparaître comme une divine surprise ?

Le paradoxe africain

Il y a tout d’abord les difficultés inhérentes à l’art de la prédiction. « Les modèles ne peuvent produire des résultats qu’avec ce qu’on leur donne comme input, or il y avait, au début de l’épidémie, encore beaucoup d’inconnues sur ce virus », avance Richard Mihigo. Il s’est en effet avéré que ce qui devait constituer la principale vulnérabilité du continent face à la covid, à savoir son moindre niveau de développement, l’a au contraire en quelque sorte protégé. Ce paradoxe a joué de différentes manières. Tout d’abord, l’Afrique étant relativement éloignée des flux internationaux de voyageurs, elle a été touchée plus tard. Elle a donc pu réagir en amont, et les dirigeants n’ont n’a pas lésiné sur les moyens : fermeture des frontières, confinements draconiens… « Quand les gens ne bougent pas, le virus ne circule pas », résume Richard Mihigo.

Mais la réponse des autorités n’est pas la seule explication en jeu. « Il y a aussi des facteurs démographiques et épidémiologiques, ajoute Hana Rohan, professeure assistante à la London School of Hygiene and Tropical Medicine mobilisée depuis mars au sein du Partnership for Evidence-Based Response to Covid-19 (PERC), un consortium d’organisations internationales comprenant notamment l’OMS et l’Union africaine. Celle-ci cite notamment la jeunesse de la population (les plus de 65 ans ne représentent que 3,5 % des Africains selon la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique), mais aussi le faible poids des comorbidités les plus associées à un pronostic pessimiste pour la covid. « Les maladies chroniques sont certes un problème en Afrique, mais leur prévalence est bien moindre qu’en Europe », détaille la chercheuse.

Bien d’autres raisons ont été avancées pour expliquer la relative bonne fortune du continent africain : un mode de vie favorisant en moyenne le temps passé en extérieur, une possible immunité croisée due à l’exposition à d’autres virus, une habitude des autorités de gérer d’autres épidémies (choléra, Ebola, etc.)… Mais il ne faudrait pas croire que cet ensemble de facteurs, qui a protégé le continent jusqu’ici, le protégera toujours. Les raisons de ne pas baisser la garde sont tout aussi nombreuses que les raisons de se réjouir.

Ne pas vendre la peau de l’ours…

La première d’entre elles est peut-être que l’on n’est pas sûr que le nombre d’infections détectées par les systèmes de santé du continent reflète fidèlement la réalité de la contamination. « Nous devons faire attention, car le nombre de tests est insuffisant », avertit Hana Rohan. Celle-ci estime donc que le nombre de cas est probablement sous-estimé, mais elle ajoute que si cette sous-estimation était massive, cela se verrait dans les données de mortalité, ce qui n’est pas le cas.

Plus inquiétant : comme en Europe, il faut ajouter aux conséquences directes du virus celles des mesures qui ont été prises pour l’endiguer. « La vaccination des enfants, par exemple, a été longuement suspendue dans certains pays en raison du confinement, note par exemple Richard Mihigo. Nous recommandons donc une reprise très rapide des vaccinations, car nous pourrions voir des épidémies explosives de rougeole, notamment. » Hana Rohan, citant une enquête menée cet été par le PERC***, ajoute que « 44 % des répondants qui avaient besoin de soins ont annulé ou retardé une visite, et 47 % ont signalé des difficultés à accéder aux médicaments ».

Il se pourrait donc que l’Afrique se prépare à vivre des moments difficiles, et ce d’autant plus que le contexte économique risque de fortement se dégrader. « Le confinement a eu des conséquences extrêmement sévères sur un tissu social fragile, vivant principalement de l’économie informelle, sans filet important de sécurité sociale », note Richard Mihigo. C’est d’ailleurs ce qui a conduit bien des gouvernements africains à lever les restrictions sévères qu’ils avaient imposées, au risque de voir le nombre de cas augmenter. « La lassitude s’installe, les gens se disent qu’ils peuvent continuer à reprendre leur vie normale », s’inquiète le représentant de l’OMS.

En cas de seconde vague (ou de première véritable vague, selon les pays concernés et la manière dont on compte), il faudrait donc selon Hana Rohan « plutôt compter sur les mesures individuelles de protection (masque, distanciation sociale) que sur le confinement », qui a atteint ses limites en termes d’acceptabilité sociale. C’est ce qui fait dire à Richard Mihigo que « l’Afrique a résisté au choc, mais elle n’a pas encore gagné la guerre ».

* United Nations Economic Commission for Africa, Covid 19 in Africa : Protecting Lives and Economies, avril 2020
** Cabore JW, Karamagi HC, Kipruto H, et al. The potential effects of widespread community transmission of SARS-CoV-2 infection in the World Health Organization African Region: a predictive model. BMJ Global Health, 2020
*** PERC, Répondre à la Covid-19 en Afrique : utiliser les données pour trouver un équilibre (deuxième partie), septembre 2020

Adrien Renaud