Pascal Perrineau : « Une présidentielle sur un volcan »

Publié le 17/12/2021
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La crise a refroidi les multiples colères chaudes qui ont marqué le quinquennat Macron, estime le politologue, et elle va mettre au premier plan de la présidentielle la question du vivre-ensemble dans une société qui a été profondément bouleversée, en proie à des risques de dérive. Mais attention, les colères volcaniques peuvent à nouveau éclater.

Crédit photo : SEBASTIEN TOUBON

LE QUOTIDIEN DU MEDECIN : Quel mot vous paraît le plus juste pour qualifier politiquement l’intensité et l’amplitude de la crise : glissement, basculement, rupture ?

PASCAL PERRINEAU : Je retiendrai plutôt la notion de basculement. La pandémie a profondément bouleversé, et peut-être de manière plus durable que l’on croit, nos modes de vie et de travail sans pour autant accoucher d’une société radicalement différente dans ses modes de fonctionnement. La découverte de la sensibilité de nos sociétés globalisées face à des épidémies dont la source est lointaine a certainement fait basculer une version excessivement rassurante et « progressiste » de l’avenir de nos systèmes. D’une certaine manière, un certain « sentiment du tragique » s’est réinvité au cœur de nos vies de sociétés, des vies qui ne connaissaient plus la guerre (si ce n’est sur de lointains théâtres extérieurs) et semblaient vouées entièrement aux délices de la consommation et de la technologie.

Avec les confinements, les couvre-feux, les passes, assiste-t-on à un recul des libertés dans les démocraties ? Y a-t-il un malaise démocratique en France lié à la crise ? Une nouvelle fragmentation ?

Oui, il y a eu un recul évident des libertés lié à la mise en place et à la prolongation des « états d’urgence ». L’urgence de la riposte sanitaire exigeait le recours à ces mesures exceptionnelles. Mais leur mise en œuvre sur un temps long, dans un contexte de centralisation d’un pouvoir exécutif insuffisamment contrôlé par un réel contrepoids parlementaire, a entraîné un tropisme autoritaire qui connaît certaines bases à la fois dans une technocratie qui croit « savoir » ce qui est bon pour le peuple et dans une partie de la population déçue par une démocratie considérée comme largement impuissante sur les grandes préoccupations économiques et sociales (chômage, justice et équité sociale). L’épisode pandémique a pu renforcer cette tendance d’une forte minorité du corps électoral à préférer « l’homme fort » ou « l’illibéralisme » aux subtils équilibres et compromis de la démocratie représentative.

La gestion de la crise instaure-t-elle une époque « biopolitique », où les frontières entre les politiques et les scientifiques se sont brouillées ? Le « panmédicalisme » a-t-il pris le pouvoir, avec les médecins ?

L’extension du pouvoir politique du contrôle des espaces et des territoires vers le domaine de la vie des individus n’a pas attendu la crise de la pandémie de la Covid pour s’exprimer. Depuis des décennies, le champ du politique s’est étendu vers nos espaces privés, celui du choix du conjoint (avec le PACS et le mariage dit pour tous), celui de la conception de la vie (avec les questions de l’avortement, de la contraception, de la Pma ou encore de la Gpa), celui de la fin de vie avec les débats sur l’euthanasie. Comme souvent, lorsque le politique se porte sur ces dossiers, le recours à la « légitimité » du pouvoir scientifique est d’usage. On l’a vu au début de la lutte contre la pandémie avec l’usage très fréquent des positions prises par le conseil scientifique présidé par le professeur Jean-François Delfraissy. Les prudences du Conseil, les divergences du milieu médical et la volonté présidentielle de reprendre l’initiative ont évité que se mette en place ce qu’André Comte-Sponville appelle un « pan médicalisme ». Il est nécessaire d’éviter les deux dérives de la politique dite « scientifique » et de la science politisée.

Quelle place la gestion de crise va-t-elle prendre dans le cadre de la campagne présidentielle ?

En avril prochain, les Français convoqués aux urnes sortiront de deux années de pandémie et de multiples mesures prises par le pouvoir pour tenter de l’endiguer. Tout vote est à la fois rétrospectif et prospectif. Le premier aspect retiendra la capacité qu’aura eue le pouvoir en place à lutter efficacement contre la Covid 19. Les appréciations pourront être différentes selon que les électeurs retiendront le chaos des premiers mois ou la réussite de la stratégie pour faire monter en puissance les vaccinations. Mais le vote restera aussi lié aux projets présentés par les candidats. La crise pandémique a mis au premier plan la question du « vivre-ensemble », celle de la manière dont nous faisons société. De façon fugitive, pendant quelques semaines, les Français ont donné l’impression de se rassembler derrière leurs soignants et derrière les métiers qui ont permis à une société confinée de fonctionner (livreurs, caissières, employés des services…). La France semblait retrouver le sens de la communauté et de l’attention à l’autre. Mais cette éphémère fusion a disparu et la société est à nouveau face à ces multiples fractures sociales, territoriales, économiques et politiques.

Discernez-vous une orientation individualiste « à droite toute », comme un effet de la crise, autour d’un réflexe de repli dans des sociétés, des nations, des communautés de plus en plus étanches ?

L’individualisme n’est pas un effet de la crise mais il lui est très antérieur. Les grands collectifs d’appartenance qu’ils soient politiques (les partis, les idéologies), religieux (les églises), sociaux (les appartenances de « classe ») ou encore territoriaux (sentiment d’appartenance locale ou régionale), se sont peu à peu défaits pour laisser place à un individu sans repères ou enfermé dans de micro-appartenances tribales définies par l’origine ethnico-culturelle, le genre, les choix d’orientation sexuelle, les pratiques de loisir ou encore les réseaux du web… Il est parfois difficile de recréer un lien citoyen entre de tels individus.

Vous avez dit que la crise souligne la faiblesse des extrêmes ; mais n’assiste-t-on pas à l’irruption d’une contestation extrémiste ? La crise fait-elle le jeu du national-populisme ?

La crise peut séduire les amateurs de solutions expéditives et autoritaires mais cette pulsion doit faire avec le vieux tempérament « contestataire » typique de l’Hexagone et qui nourrit même la propension à voir partout de sombres manœuvres totalitaires venant du monde d’en haut. D’autre part, la crédibilité gouvernante des forces politiques protestataires laisse profondément à désirer et freine les ardeurs d’une population parfois en colère mais qui exige du sérieux dès qu’il s’agit d’enjeux de santé publique.

Au début de la crise, beaucoup rêvaient d’un monde d’après ; aujourd’hui, on a l’impression que le rêve du retour au monde d’avant domine. Politiquement, comment voyez-vous la sortie de crise ?

Pour éviter un « retour du refoulé » il vaut mieux éviter le retour au « monde d’avant » qui ne semblait pas satisfaire grand monde. Sans céder au désir utopiste d’un « monde d’après » radieux et salvateur, il serait bon que le moment présidentiel de 2022 soit l’occasion de présenter des projets de société à l’horizon de dix ans, où les Français redécouvrent une nouvelle manière d’être ensemble et des « nouveaux contrats sociaux » pour redéfinir les rapports entre les générations, les sexes, les milieux sociaux et les origines ethniques et culturelles diverses.

La gestion de crise n’a-t-elle pas eu des effets anesthésiques qui font craindre une éruption dans la phase de réveil ?

Le quinquennat qui se termine a connu l’expression de multiples colères : celle des élus locaux contre un pouvoir très parisien et ignorant de nombre de réalités locales, celle des gilets jaunes contre un gouvernement peu sensible à leurs revendications de reconnaissance aux problèmes des « périphéries », le mouvement contre la réforme des retraites et son caractère technocratique… Ces colères chaudes se sont peu à peu refroidies avec l’épisode de la crise de la Covid 19 mais elles sont toujours là attendant un concours de circonstances pour retrouver de la vigueur. La présidentielle est sur un volcan.

Exergue : 
«Eviter deux dérives : la politique dite «scientifique» et la science politisée».
«Il serait bon que le moment présidentiel de 2022 soit l’occasion de présenter des projets de société à l’horizon de dix ans, où les Français redécouvrent une nouvelle manière d’être ensemble»


Source : Le Quotidien du médecin