LE QUOTIDIEN : Vous réunissez vos cadres du 10 au 12 octobre à La Grande-Motte dans un contexte politique fragile. Quel est leur état d’esprit ?
Dr SOPHIE BAUER : Les cadres aimeraient davantage de stabilité politique et un ministre de la Santé opérationnel. Nous en sommes au neuvième, ce qui complique la continuité des dossiers, y compris sur la prévention et le sport santé. Nous étions aussi en train de travailler sur une réforme de la première année des études de santé, car le système Pass-LAS est devenu un « gloubi-boulga » illisible. Résultat : 20 % des étudiants en médecine abandonnent, et ceux issus du parcours des licences LAS rencontrent souvent plus de difficultés.
Cette instabilité politique chronique nous inquiète fortement : sans ministre en pleine capacité, faute de pilotage politique, c’est la haute administration qui est à la manœuvre. Or, celle-ci est faite pour exécuter les orientations politiques, pas pour les définir.
Vous aimeriez garder Yannick Neuder à Ségur ?
Oui, parce qu’il présentait plusieurs atouts. C’est un homme de terrain, certes issu de l’hospitalisation publique, mais avec une vision bien plus large que le seul prisme de l’hôpital. En tant qu’élu local, il connaît aussi les réalités du terrain. Bref, il cochait beaucoup de cases pour être un interlocuteur solide. Il était à l’écoute et faisait preuve d’ouverture. Son action a été limitée par le fait qu’il n’avait pas un ministère d’État, mais on l’aurait bien vu occuper un tel poste.
La mission de solidarité dans les zones sous-dotées se met difficilement en place. Vous y croyez ?
Nous y sommes favorables, mais uniquement sur la base du volontariat. Ce type de dispositif peut marcher à condition qu’il ne soit pas imposé et qu’il soit attractif. Lorsqu’un médecin a déjà du mal à gérer son cabinet principal, il lui est difficile d’en assumer un second, souvent situé à distance. C’est pourquoi nous étions opposés à la proposition de loi [PPL Mouiller, NDLR] qui voulait rendre cette mission obligatoire pour tous les praticiens.
Par ailleurs, le problème est le nouveau zonage. Certains secteurs perdent leur classement en ZIP, ce qui signifie la suppression des aides à l’installation et à l’exercice pour les médecins en place, ainsi que des dispositifs d’accueil pour les docteurs juniors. Or, ces aides sont déterminantes pour permettre aux titulaires de se déplacer temporairement dans d’autres territoires pour renforcer l’offre de soins. La disparition de ces soutiens financiers fragilise la mission de solidarité.
Aux universités de la CSMF, Thomas Fatôme, le DG de la Cnam, a appelé les médecins à faire un « petit effort » à ce sujet…
Thomas Fatôme semble reprendre son rôle un peu paternaliste et directif envers les médecins. Il renoue avec ses vieux démons, qui avaient conduit à l’échec de la première tentative de la convention médicale il y a trois ans. Je lui rappelle que nous sommes des libéraux. Ce n’est pas en les sermonnant qu’on les mobilise. Les médecins font des efforts et depuis longtemps. Les enquêtes montrent des semaines de 50 à 70 heures, auxquelles s’ajoutent jusqu’à cinq heures de tâches administratives. Et je ne parle même pas des retraités actifs : ils sont 14 500 à continuer à exercer. À force de leur demander d’en faire toujours davantage, on finit par ne plus savoir s’il faut en rire ou en pleurer.
“Thomas Fatôme semble reprendre son rôle un peu paternaliste et directif envers les médecins
Les revalorisations ont été reportées du 1er juillet au 1er janvier 2026. Est-ce que ce gel a été digéré par les spécialités concernées ?
Bien sûr que non. Après des négociations conventionnelles difficiles, nous avions enfin trouvé un accord, certes imparfait, qui apportait des revalorisations attendues depuis des années, notamment pour des spécialités en grande difficulté comme la psychiatrie, la pédiatrie, l’endocrinologie et toutes celles avec peu ou pas d’actes techniques.
Et là, on nous dit que ces hausses sont gelées sous prétexte que nous dépasserions l’Ondam [objectif national des dépenses maladie]. Mais ce n’est pas nous qui fixons l’Ondam. Parce que nous continuons à soigner les patients, on nous punit. Ce gel est tout simplement injuste et décourageant.
Au moment du gel tarifaire, vous avez conseillé aux médecins de secteur 2 de ne pas signer leurs avenants aux contrats Optam. Pourquoi ?
De nombreux médecins nous ont fait part de leur impossibilité de respecter leurs contrats car ils se voient imposer jusqu’à 90 % d’actes aux tarifs opposables et seulement 3 % de dépassements dans leurs nouveaux contrats, alors que les précédents prévoyaient 70 % de part opposable et 25 à 30 % de taux de dépassements. Le problème principal réside dans la période de référence choisie : celle d’après-Covid. Les médecins les plus « vertueux » ont naturellement réduit leurs dépassements pour tenir compte des difficultés économiques de leurs patients. Ironie du sort, ce sont ces praticiens responsables qui se retrouvent aujourd’hui pénalisés, avec un contrat Optam les rapprochant dangereusement du secteur 1. Nous les avons appelés à signer provisoirement leurs contrats comportant les anciens critères jusqu’à fin 2025, puis à faire leurs comptes pour envisager de sortir en 2026 si rien n’a changé.
Selon le rapport du Hcaam, la pratique des dépassements d’honoraires est hors de contrôle. Partagez-vous cette conclusion ?
Non. Le rapport du Hcaam montre que les médecins respectent globalement le « tact et mesure ». Les niveaux de dépassements dépendent du contexte : coût de l’immobilier professionnel, situation économique des patients, localisation du cabinet. Le secteur 2 reste un système solidaire, tout en permettant de financer du personnel, du matériel ou des locaux adaptés. C’est un modèle vertueux, pas une dérive.
Quant au « tact et mesure », il a été défini par l’Ordre. Cela signifie qu’il faut adapter les honoraires à la situation du patient et rester raisonnable selon la nature de l’acte et le lieu d’exercice. Historiquement, l’Ordre considérait qu’un dépassement pouvait aller jusqu’à environ trois fois le tarif opposable, mais uniquement dans des cas particuliers. Le problème, aujourd’hui, ce n’est pas le comportement des médecins mais le niveau de remboursement des complémentaires.
Plusieurs syndicats de bloc opératoire préparent une « opération Bruxelles » pour dénoncer la menace sur le secteur 2. Soutenez-vous cet appel ?
Le SML n’a pas été associé à cette initiative et je ne suis pas certaine qu’un déplacement à Bruxelles soit la solution la plus efficace. En revanche, cette action traduit un ras-le-bol des médecins de bloc. Les responsables politiques ne comprennent absolument pas ce que signifie gérer un cabinet médical libéral avec des charges qui explosent, des tarifs qui n’ont pratiquement pas bougé depuis quarante ans. Néanmoins, avant de passer à des actions fortes, notre ligne est plutôt d’essayer d’expliquer, de démontrer.
“À force de déléguer sans cohérence, on crée une médecine à deux vitesses
Comment avez-vous vécu la décision de Matignon de généraliser l’expérimentation Osys pour permettre aux pharmaciens de prendre en charge certains maux du quotidien sans prescription médicale ?
Le SML a toujours été clair : chacun dans son cœur de métier et on travaille en équipe. Les pharmaciens ont un rôle essentiel mais leur compétence repose sur leurs études, pas sur des décrets qui élargissent artificiellement leur champ d’action. Permettre des prescriptions sans diagnostic médical, c’est prendre un risque majeur pour la sécurité des patients. Le diagnostic et le diagnostic différentiel, c’est le cœur du métier de médecin – c’est pour cela que nous faisons dix à quinze ans d’études ! À force de déléguer sans cohérence, on crée une médecine à deux vitesses alors que les Français veulent avant tout être soignés par un médecin. Ce qu’il faut, ce n’est pas multiplier les dérogations mais former davantage de médecins et redonner à la médecine libérale les moyens de fonctionner.
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