Le Parlement a eu beau amender à tout-va le budget de la Sécu 2026, la ministre de la Santé, Stéphanie Rist, rassurer par courrier les syndicats médicaux sur son contenu, et Emmanuel Macron se fendre lors de ses vœux d’un petit mot pour des professionnels dont il faut « reconnaître les compétences […] en simplifiant leur exercice et en leur permettant de davantage décider et d'organiser leur activité », rien n’y a fait. À partir de lundi 5 janvier, une partie des médecins libéraux seront en grève jusqu’au 15 janvier.
Du côté des internes, la mobilisation s’organise de façon très encadrée, et de manière hétérogène selon les territoires. « On reçoit énormément de sollicitations, beaucoup demandent comment se déclarer grévistes. On sent que la mobilisation est réelle et qu’elle va prendre de l’ampleur », confie Mélanie Debarreix, présidente de l’Isni, qui va faire grève pendant toute la période.
Dans les faits, la plupart des étudiants de troisième cycle feront grève quelques jours seulement, souvent en fonction des dynamiques locales. La perte de salaire et la peur des répercussions font qu’il est extrêmement difficile de mobiliser les jeunes sur l’intégralité de la période. Beaucoup opteront donc pour des grèves symboliques, parfois d’une heure seulement.
L’Isni se dit par ailleurs très vigilante sur les procédures d’assignation, régulièrement détournées selon elle par les directions des affaires médicales. « Normalement, on assigne d’abord les praticiens seniors, puis les non-grévistes. Or, dans les faits, ce sont souvent les internes qu’on assigne en premier, parfois par un simple mail ou un appel, ce qui n’est pas légal », insiste la présidente du syndicat, par ailleurs interne en radiologie à Dijon.

Sérieux manque à gagner à prévoir
Bastien Bailleul, en troisième année de médecine générale à Lyon, a quant à lui lui décidé de s’impliquer pleinement et sera en grève durant toute la durée du mouvement : « Médecins, internes, étudiants : on est tous concernés : je serai donc mobilisé du 5 au 15 janvier et je monterai à Paris pour la manifestation. » Concrètement, cela signifiera pour l’ancien président de l’Isnar-IMG de ne pas aller en stage. « Il faut évidemment prévenir son service mais c’est à lui de s’organiser sans nous. C’est aussi ça, le but : montrer ce que devient un hôpital quand il n’y a plus d’internes. Ça gêne, ça désorganise, mais c’est le principe même d’une grève et c’est un moyen d’attirer le regard sur les conditions de travail des internes ! »
Un engagement loin d’être neutre financièrement. « Chaque journée non travaillée est retirée du salaire. Sur le mois, ça peut aller jusqu’à un tiers de la rémunération, relate-t-il. Évidemment, ça me met en difficulté car je vais devoir puiser dans mes ressources. Mais si on ne se met pas un minimum en difficulté pour se faire entendre, on n’obtiendra rien. »
Sa position est d’ailleurs très bien comprise par ses trois maîtres de stage qui seront, eux aussi, mobilisés à des moments différents. « Les trois praticiens avec qui je travaille se sentent concernés. Ils ont tout de suite accepté de réorganiser leur planning les jours où je ne serai pas là », confie l’interne de médecine générale.
Répondre à un climat jugé « nauséabond »

Côté seniors, sur l’île de Beauté, le Collectif des médecins libéraux de Corse sera de la partie. Son porte-parole, le Dr Cyrille Brunel, fermera la boutique pendant 10 jours et ira battre le pavé parisien le 10 janvier. « Comme nous connaissions la tenue de cette action depuis plus de deux mois, j’en ai profité pour prévenir mes patients et reporter tous mes rendez-vous », précise le généraliste de Furiani.
Et pour les réquisitions éventuelles pour assurer la PDS ambulatoire ? « Là, on n’a pas le choix, nous sommes contraints d’y répondre, d’autant qu’on les reçoit maintenant bien souvent par mail », poursuit-il. Il n’empêche, le médecin de 50 ans reste persuadé du bien-fondé de l’action des praticiens libéraux. Parce que le climat auquel ils font face est « nauséabond », diagnostique-t-il. « Certes, les sanctions liées au non-remplissage du DMP ont été retirées, mais la crainte est partagée par tous de voir revenir une telle disposition, pour ne citer que celle-ci, dans un futur texte de loi. »
C’est un enfer organisationnel pour se mettre en grève, on ne peut pas juste dire : demain, je débraye et après moi le déluge
Dr David Azérad, généraliste à Paris

Une analyse partagée par son benjamin parisien. À 44 ans, le Dr David Azerad exerce en maison de santé dans le 20e arrondissement de la capitale. « Pour ma part, je fermerai le cabinet à compter du 5 janvier, même si je ne sais pas encore pour combien de temps », indique-t-il. Il a déjà indiqué les créneaux d’indisponibilité sur son agenda de consultation. « Si des patients avaient déjà pris des rendez-vous, on les appelle, on leur explique et on parlemente. C’est un enfer organisationnel pour se mettre en grève. On ne peut pas juste dire : demain je débraye et après moi le déluge », analyse le généraliste parisien. Ses trois collègues de la maison de santé entendent participer au mouvement sans forcément fermer leur cabinet mais plutôt avec un « brassard en grève » et des affiches apposées dans la salle d’attente.
Pas un caprice de médecins
À 37 ans, la Dr Élodie Le Buzullier, membre de l’association Médecins pour demain, n’en est pas à sa première grève pour défendre la médecine libérale. « Depuis trois ans, je crois que je les ai toutes faites », confie la généraliste trentenaire, qui exerce en milieu rural, à Sauve, dans le Gard. Malheureusement, cette année, la Dr Le Buzullier ne pourra financièrement tenir en fermant son cabinet pendant dix jours entiers.
Ce sera donc grève lundi et manifestation samedi. D’autant que ses confrères de sa maison de santé ne suivront pas le mouvement. « Une décision qui ne nuit pas à la qualité de nos relations », précise la Dr Le Buzullier, qui entend bien expliquer à ses patients l’importance de ce mouvement. « Beaucoup d’entre eux nous soutiennent déjà et savent qu’il ne s’agit pas d’un caprice de médecins, assure la jeune généraliste. « Ils savent qu’il y a en ce moment une espèce de volonté de destruction de la médecine libérale qui est vue comme une source de dépenses trop élevée par le gouvernement alors qu’elle est primordiale pour les patients. Nous restons leur premier recours. »

Pas en reste, les spécialités libérales se sont aussi organisées. À l’instar du Dr Benjamin Salucki, chirurgien viscéral et digestif à Saint-Laurent-du-Var (Alpes-Maritimes), qui est aujourd’hui dans les starting-blocks. Cela fait depuis le mois de novembre qu’il s’y prépare et depuis décembre qu’il prévient ses patients. Un message sur son répondeur téléphonique, une information sur la plateforme Doctolib et les secrétariats médicaux prévenus servent à diffuser l’information.

Pour ce médecin d’un hôpital privé à but non lucratif, la grève sera progressive. À partir du 5 janvier, il entrera en phase de « débrayage » où il n’assurera qu’un service ambulatoire. La semaine suivante, le Dr Benjamin Salucki s’interdit d’entrer en salle d’opération. « L’objectif est de vider les unités chirurgicales et, idéalement, médicales », explique-t-il. Dans son établissement, un service minimum sera tout de même assuré. Un anesthésiste et un urgentiste devraient être réquisitionnés.
« Cette grève ne fait plaisir à personne, cela demande une grande organisation pour les médecins, surtout en libéral. Nous ressentirons une perte sèche de chiffre d'affaires, conclut-il. Sans compter l’impact sur le délai de la prise en charge des patients et de la tenue du calendrier ». Ce trou dans son salaire, il l’assume, mais en soutien au bureau des internes niçois, les médecins de la région Paca envisagent de monter une caisse de grève en leur faveur.
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