Dossier

Mary Putnam, Elizabeth Garrett, Madeleine Brès...

Il y a 150 ans la Faculté de médecine de Paris s’ouvrait aux femmes

Publié le 08/02/2018
Il y a 150 ans la Faculté de médecine de Paris s’ouvrait aux femmes

PUTMAN
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Dès le milieu des années 1860, la Faculté de médecine de Paris est saisie de quelques demandes d’inscription émanant de femmes, qu’elle rejette systématiquement en dépit de l’avis favorable du Doyen de l’époque, le Pr Charles Adolphe Wurtz.

En 1867, Mary Putnam, jeune pharmacienne américaine désireuse de parfaire sa formation par un doctorat en médecine à Paris, parvient à sensibiliser l’épouse de Napoléon III, l’Impératrice Eugénie, à la question de l’accès des femmes aux études médicales. L’Impératrice intercède en leur faveur auprès du ministre de l’Instruction Publique, lequel pousse la Faculté de médecine, plutôt réservée sur le sujet, à revoir sa position. Début 1868, Mary Putnam et quelques autres étudiantes seront autorisées à suivre des cours et à fréquenter la bibliothèque, ce qu’elles faisaient d’ailleurs déjà de manière officieuse depuis plusieurs mois.

Les quatre premières étudiantes

À la rentrée 1868, quatre étudiantes s’inscriront officiellement à la Faculté. Leur nombre restera longtemps très faible : 120 étudiantes, dont à peine 12 Françaises, s’inscrivirent entre 1868 et 1888, plus des trois quarts d’entre elles étant russes ou polonaises. En effet, les femmes avaient été brièvement autorisées à étudier la médecine à Saint-Pétersbourg, avant que le Tsar Alexandre II ne revienne sur cette décision en 1862. Beaucoup d’étudiantes avaient donc quitté la Russie pour poursuivre leurs études, ouvrant aussi à la voie à de nombreuses vocations parmi leurs compatriotes au cours des années suivantes.

La Suisse, qui fut dès 1864 le premier pays à autoriser l’accès des femmes aux études médicales, en accueillit beaucoup. Une femme médecin polonaise formée à Paris, Mélanie Lipinska, publia, en 1900, une volumineuse et très détaillée « Histoire des femmes médecins depuis l’antiquité jusqu’à nos jours », indispensable pour connaître ces événements. Une étudiante anglaise, Elizabeth Garrett, sera la première femme reçue médecin à Paris, en mai 1870, quelques mois avant Mary Putnam. Les diplômes étrangers qu’elles détenaient déjà leur permirent en effet de ne pas avoir à suivre l’ensemble du cursus français. Mary Putnam rentra à New York une fois son doctorat obtenu, et y mena une brillante carrière de pédiatre.

Madeleine Brès, la première française

La première femme médecin française sera Madeleine Brès (1842-1921) qui soutiendra en 1875 sa thèse sur « la mamelle et l’allaitement ». Infirmière à l’origine, Mme Brès s’illustra pendant le siège et la commune de Paris, durant lequel, encore étudiante, elle fut nommée « interne provisoire » par Broca, pour pallier le manque de médecins hommes partis au combat. Elle se consacra par la suite à la pédiatrie et à la formation des puéricultrices. Un an plus tard, Franceline Ribard, auteure d’une thèse sur le traitement du décollement de rétine, deviendra la deuxième femme médecin française. Elle exerça essentiellement comme pédiatre, et mourut en 1886 lors d’une mission scientifique en Indochine. Comme toutes les étudiantes de l’époque, ces deux femmes mariées avaient dû obtenir, avant de s’inscrire, l’accord de leur mari…

À la fin des années 1880, Paris compte une dizaine de femmes médecins, et quelques autres exercent en province, en particulier à Nantes. En 1900, leur nombre atteindra la centaine. Certaines ont laissé des écrits retraçant leur vie et leur carrière, à l’image de l’ophtalmologiste Rose Bonsignorio. Fille d’un officier de marine stationné en Indochine, elle rentre à Paris avec lui, s’inscrit à la Faculté de médecine puis passe sa thèse en 1897 sous la direction du Pr Photinos Panas, premier titulaire de la chaire d’ophtalmologie à l’Hôtel-Dieu. À l’image de beaucoup de ses consœurs, elle dénonce les railleries et les moqueries dont elle est victime de la part des étudiants pendant ses études, notamment pendant les travaux pratiques d’anatomie, où fusent les remarques obscènes à l’encontre des étudiantes. Elle écrit aussi que Panas, certes bienveillant, s’étonnait souvent qu’une femme choisisse l’ophtalmologie, et tenta même de l’en dissuader. Comme la plupart des jeunes femmes médecins, « Mlle Bonsignorio » obtint ensuite un poste salarié dans une administration : elle fut chargée en l’occurrence de s’occuper de la vue des élèves de l’École Normale Supérieure. Quelques années plus tard, elle ouvrit un cabinet privé et une clinique dans le Ve arrondissement. Elle quitta Paris vers 1930 pour s’installer à Digne, où elle exerça jusqu’à la veille de la guerre. En 1900, Mlle Bonsignorio proposa d’assurer, sous l’égide de la Faculté de Paris, un « cours libre d’ophtalmologie » pour aider les médecins non spécialistes à mieux soigner les maladies de la vue. L’autorisation lui fut refusée, au motif qu’elle n’était « pas assez expérimentée », mais aussi et surtout qu’elle était une femme. Elle fit appel de cette décision devant le Conseil d’État, mais fut déboutée. Dès lors, elle dénoncera lors de plusieurs congrès « féministes » l’attitude du corps médical à l’encontre des femmes, fustigeant aussi les arguments avancés par les hommes médecins pour contrer l’arrivée des femmes. Pour elle comme pour beaucoup de femmes, ces arguments servaient surtout à masquer la peur d’une « concurrence » dans un secteur jusque-là exclusivement masculin. Elle a laissé, par ailleurs, un manuel d’ophtalmologie et beaucoup d’articles scientifiques ou plus politiques.

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