Dossier

Soins aux migrants : des médecins engagés témoignent

Publié le 14/11/2019
Soins aux migrants : des médecins engagés témoignent


SEBASTIEN TOUBON

Le Dr Xavier Lamarre, généraliste à Roubaix a régulièrement défrayé la chronique. « On m’a surnommé l’ange gardien des Roms, mais, proteste-t-il, j’aurais fait mon métier avec d’autres migrants si j’avais exercé ailleurs. Et je ne suis pas un ange gardien, je travaille simplement comme les vieux médecins de campagne d’autrefois, je prends ma part auprès de populations mixées, sans baisser les bras et parfois jusqu’au burn-out. » Pour avoir hébergé des Roms dans son ancien local professionnel, ou logé des familles en danger, le Dr Lamarre a été traité de marchand de sommeil et il a dû s’expliquer avec les instances ordinales. « Mais je ne renonce pas à mes engagements, assure-t-il, et je revendique simplement le fait d’être un militant du serment d’Hippocrate. »

Une revendication que font leur tous les médecins de migrants, dans la grande diversité de leurs exercices. Le Dr Max Duez, chirurgien, ex-chef de service au CH de Briançon, a dû lui aussi rendre compte devant la justice, convoqué devant le tribunal de Gap. « On nous reproche de créer un appel d’air et d’être complices des passeurs parce que nous portons secours l’hiver à des migrants venus de Lybie et de Guinée-conakrie via l’Italie. Ils franchissent des cols à plus de 2 000 m, dans des conditions extrêmes, on les retrouve avec des gelures, des hypothermies, des HTA et des états de stress post-traumatiques. Les maraudes auxquelles je participe ne font que soigner ces personnes en danger, abandonnées à la mort par des passeurs que je n’ai jamais croisés. La police aux frontières hermétise et militarise les passages, contraignant les réfugiés à emprunter des voies de plus en plus périlleuses. Alors, dans la vallée, ce sont tous les médecins qui participent à la tradition d’accueil et de générosité du Briançonnais. »

« C’est devenu un délit de soigner »

Généraliste à La Roche-sur-Yon, le Dr Brigitte Tregouët s’inscrit depuis son installation en 1993, dans cette tradition. « Nous avons ici des migrants qui arrivent de Tchétchénie, du Caucase, de Somalie, des gens très structurés et endurants, mais qui vivent une histoire abominable. Il faut voir comment on leur parle à la préfecture ! Et les comportements qu’ils subissent de la part des haineux ! C’est devenu un délit de soigner. Je me suis fait traiter de militante et de menteuse devant le tribunal administratif, simplement pour faire mon métier de médecin. Ces insultes sont ma légion d’honneur ! Et quand un jeune me dit « T’es comme une mère pour moi ! », quelle fierté ! »

Cette médecine des migrants est dure à exercer en solo. Le Dr Tregouët a donc créé en 2002 une association (l’ACSSIT), reconnue et subventionnée par le HCR (Haut commissariat pour les réfugiés) et l’ARS, qui rémunère des interprètes et fait, estime-t-elle, «  du vrai bon boulot ». Elle-même s’est formée à Paris à la prise en charge multiculturelle. Aujourd’hui, elle effectue une vacation hebdomadaire dans cette structure et elle continue de recevoir les migrants dans son cabinet de ville, pour 20% de sa patientèle.

« Les généralistes sont notre credo »

Comme la généraliste vendéenne, beaucoup de médecins affrontés à une pratique isolée trop lourde, ont choisi d’intégrer des réseaux ville-hôpital. « C’est la forte implication de ces médecins de ville qui nous fournit notre force, les généralistes sont notre credo, témoigne le Pr Jean-Marc Chapplain, coordinateur du Réseau Louis-Guilloux, l’un de ces réseaux régionaux, hébergé au CHU de Rennes. « Au départ, en 2005, nous avions deux équivalents temps plein et aujourd’hui, avec un financement de l’ARS, nous en comptons une vingtaine (secrétaires, infirmières, pharmaciens, médecins, dentistes), tous rémunérés, qui assurent chaque année 4 000 consultations de qualité avec tous les primo-arrivants : une heure pour chacun d’eux, avec un interprète, un bilan complet avec dépistages et, au final, une orientation administrative pour les intégrer dès que possible, dans le circuit médical universel. A cet effet, nous organisons des soirées d’information à l’intention des généralistes, ils sont volontiers disposés à recevoir les migrants, dès lors que nous les leur adressons en leur évitant d’être fléchés comme médecins de réfugiés, avec le risque de se trouver rapidement débordés. »

Le réseau breton intervient dans un contexte médical et sanitaire qui permet de traiter de manière satisfaisante le flux des migrants. Tel n’est pas le cas dans d’autres régions, où les centres d’accueil comme les consultations sont saturés. En Ile-de-France, le Dr Nicolas Vanier, PH en infectiologie au CH de Melun, est détaché pour 20% de son temps au réseau ville-hôpital 77-Sud, comme coordinateur, seul salarié avec deux infirmières. Il gère en même temps la PASS et ne cache pas sa grande inquiétude devant l’augmentation du nombre de ses patients, « des personnes très fragiles qui présentent pour un quart d’entre elles une prévalence anxio-dépressive et qui, pour la moitié, vivent à la rue, avec des infections diverses. Nous devons nous limiter à des soins primaires en nous appuyant sur une mobilisation très hétérogène des libéraux. Beaucoup d’entre eux restent passifs et même nous nous heurtons à des refus de soins. La consultation précarité qui fonctionne au centre Hidalgo depuis 1997 doit souvent prioriser les urgences à défaut d’assurer un minimum de suivi. »

« Nous ne coûtons pas cher à l’ARS ! »

Ex-MSF, le Dr Vincent Jeannerod fait partie de la trentaine de médecins bénévoles qui s’y relaient tous les jeudis, de 17 à 20 h, au CH de Melun. « Nous recevons entre 20 et 30 personnes qui viennent de toute la région parisienne et nous sommes contraints de refuser du monde à chaque consultation. Nous sommes des humanitaires, des cathos de gauche, socialistes ou communistes, nous ne coûtons pas cher à l’ARS, puisque notre bénévolat est absolu, nous payons même notre essence ! Malgré la création de la CMU, mon ami Kouchner n’aura pas réussi à mettre en place la prise en charge universelle qui reste à inventer. »

D’autres humanitaires s’impliquent localement. Dans le Nord, l’ex-Médecins du monde Hélène Morhan anime à mi-temps l’association Médecins solidarité Lille, avec trois médecins salariés et une quinzaine d’infirmières bénévoles, épaulée par de jeunes retraités médecins. Ici aussi, les consultations qui tiennent lieu de PASS pour le CHRU sont prises d’assaut, avec beaucoup de cas d’infectiologie, de psychiatrie, de traumatologie. « Nos patients ont vécu l’enfer dans leur pays d’origine et au cours de leur transit, on leur a fait miroiter un Eldorado et ils découvrent l’univers des squats, de la prostitution, de la violence. Ils sont traités en boucs émissaire. »

Autre généraliste nordiste, le Dr Pierre Duterte a lui choisi de se former à la psychothérapie pour prendre en charge des victimes de torture et il a créé pour elles il y a 18 ans le centre parisien Parcours d’exil. « En deux décennies, quel gâchis !, s’exclame-t-il. On torture de plus en plus dans le monde et nos subventions se font de plus en plus rares ! »

A Paris, le Dr Marie-France Eprinchard, présidente d’Emmaüs-Solidarité, intervient dans les CADA (centres d’accueil pour demandeurs d’asile) et elle effectue des maraudes au bois de Vincennes, ainsi qu’à Paris Centre, en association avec l’Armée du Salut, le SAMU social, Gynécologues sans frontières et Pédiatres du monde. « Partout, c’est la course à l’échalote, jusque dans les hôpitaux, où l’AP-HP met dehors les mères et leurs bébés de quatre jours ! Dans les campements, les réfugiés ne sont pas nourris et vivent entassés dans des conditions innommables. On évacue des camps jugés par trop indignes et d’autres se créent aussitôt dans des conditions tout aussi déplorables. »

« Nous faisons notre métier en allant à la rencontre de ces publics de plus en plus nombreux et aux besoins immenses, assure le Dr Armelle Pasquet-Cadre, infectiologue, qui dirige le pôle médical du SAMU social , avec ses halte soins santé, ses centres d’accueil et d’examens et ses maraudes.

Missionné par l’AP-HP, le Pr Yazdan Yazdanpanah, chef du service d’infectiologie de Bichat, y intervient avec cinq médecins volontaires de son service. « Nous assurons trois consultations par semaines et deux maraudes ; nous traitons des tuberculoses, des viroses, des gales, assez peu de VIH, mais globalement, nous ne sommes pas à la hauteur des besoins. En particulier, l’articulation ville-hôpital doit être améliorée, ainsi que les moyens en interprétariat. C’est difficile de communiquer avec des patients qui présentent beaucoup de tableaux psychiatriques. »

Les ONG ne sont pas en reste, au premier rang desquelles la mission France de Médecins du monde. « Nos CASO (centres d’accueil, de soins et d’orientation) sont submergés avec des patients à la rue, qui présentent des pathologies chroniques, des HTA, des syndromes métaboliques souvent enrobés de souffrance psychique, alerte le Dr Patrick Bouffard, secrétaire général de MdM. Et nous avons le sentiment que tout le monde s’habitue à cette situation endémique, comme si les patients migrants étaient des sous-patients, des sous-hommes qui ne comptent pas, suivis par des associations, petites et grandes, qui se démènent comme elles peuvent et sur lesquels les pouvoirs publics se défaussent. »

Pour les milliers d’ados en errance, qui ont perdu les membres de leurs familles au cours de leur parcours migratoire, MSF a ouvert un centre d’accueil de jour à Pantin, avec un pôle infirmier, et un pôle santé mentale de 50 places, ainsi que le centre Passerelle, à Neuilly-Plaisance, 36 places. Les militants du serment d’Hippocrate doivent soigner avec les moyens qu’on leur octroie.

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