Dossier

Une population particulièrement à risque

Les psy à l'écoute des soignants à l'heure du Covid-19

Publié le 07/04/2020
Les psy à l'écoute des soignants à l'heure du Covid-19

Les médecins sont confrontés à une surcharge de travail, une mort de masse et un sentiment d'impuissance
SEBASTIEN TOUBON

« Il y a une extraordinaire mobilisation des ressources psy à l'égard des soignants », salue le Pr Frank Bellivier, délégué ministériel à la psychiatrie et à la santé mentale. 

Dès le début de la crise du coronavirus, les initiatives se sont multipliées pour soutenir les soignants dans la plupart des hôpitaux de France. 

L'Assistance Publique- Hôpitaux de Paris (AP-HP) a mis en place un numéro interne, tandis que chaque établissement propose ses propres ressources. Aux hôpitaux civils de Lyon (HCL), les psychologues intrahospitaliers sont à l'écoute des soignants, supervisés par la psychiatrie de liaison, en lien avec la cellule d'urgence médico-psychologique (CUMP). 

En Gironde, le dispositif CovidPsy 33, piloté par le CH Charles Perrens de Bordeaux, en partenariat avec ceux de Libourne et Cadillac et le CHU de Bordeaux, s'adresse aussi bien au grand public qu'aux professionnels de santé. Ces derniers peuvent aussi composer un numéro vert spécifique piloté par la CUMP 33. 

Dans l'Est, la CUMP 67 a lancé Covipsy 67 pour les soignants du département, et Covipsy HUS pour ceux de l'hôpital de Strasbourg, qui peuvent en outre bénéficier de salles de repos ad hoc

À cette liste non exhaustive s'ajoutent des initiatives privées, comme le soutien proposé par l'association Soins aux professionnels de santé (SPS, lire ci-dessous) et la plateforme Psyformed, ou les dispositifs développés au sein des établissements privés (par exemple, la hotline « psychofoch » de l'hôpital Foch, à Suresnes). Sans oublier que les soignants peuvent contacter la plateforme nationale (0800 130 000), qui oriente si besoin, vers « La Croix-Rouge écoute », elle-même susceptible de rebasculer l'appel vers une CUMP locale. 

Coordination par les CUMP 

Les autorités ont en effet confié aux CUMP la tâche de fédérer les bonnes volontés et d'écrire une réponse graduée, du repérage à la prise en charge, dans les hôpitaux publics. « Elles sont plutôt spécialisées dans le trauma, mais leur légitimité tient à la rapidité et à la qualité de leur mobilisation sur tout le territoire », souligne la psychiatre référente nationale des CUMP Nathalie Prieto. Leur image passe mieux auprès des plus réticents à la psychiatrie. « Certains soignants n'auront pas le réflexe d'aller voir un psy. Une cellule spécialisée dans la pathologie réactionnelle suscitera moins d'appréhension », constate-t-elle. 

Les CUMP n'obéissent pas à une procédure nationale uniforme, mais composent avec les forces et histoires en présence. « Cela serait totalement contre-productif d'obliger deux personnes à travailler ensemble si elles ne s'entendent pas », justifie la Dr Prieto. 

Elles partagent néanmoins une culture commune diffusée aux soignants qui proposent leur aide, via des guides ou des tutoriels vidéos. « On recommande de ne pas employer un discours trop psychiatrisant : les professionnels qui appellent ne sont pas en quête d'une psychothérapie ! », résume la psychiatre, qui exerce au sein de la CUMP 69. Les écoutants doivent aussi connaître le contexte local pour avoir une écoute empathique et juste. C'est pourquoi la Dr Prieto n'hésite pas à se rendre directement au Samu des HCL ou à participer aux réunions sur la gestion du personnel et des lits. « Hors de question de proposer un groupe de parole autour d'une table. Les échanges sont informels. Les professionnels savent qu'on est là »

Un groupe à risque 

Dans cette crise du coronavirus, les soignants sont particulièrement à risque. La lutte contre un ennemi invisible, dont on sait mal se protéger, les confronte à une surcharge de travail, à la mort de masse, et à un sentiment d'impuissance et de perte, rappelle la Dr Prieto.

L'épidémie génère du stress « parce qu'on ne fait plus que ça », poursuit-elle. Nombreux sont les soignants qui, venant prêter main-forte dans d'autres services que le leur, « se retrouvent à leur place sans être à leur place », à apprendre en urgence des gestes auxquels ils ne sont pas habitués. 

Leur héroïsation est à double tranchant. « On se sent indispensable, mais cette fausse émulation risque de retomber très vite », met en garde la psychiatre. Enfin, le retentissement de cet engagement sur la vie personnelle n'est pas anodin (peur de contaminer ses proches, éloignement douloureux, etc.). 

Troubles anxieux, dépression sous jacentes, PTSD, addictions

Selon la Dr Prieto, une telle situation peut engendrer des troubles anxieux, dont du stress post-traumatique (en raison du nombre de décès, de leur brutalité, de l'éloignement forcé des familles), des troubles du sommeil, des états dépressifs masqués derrière l'anxiété, des addictions, « très souvent minimisées ». Elle peut aussi réactiver des troubles anciens ou réveiller des problématiques liées à la hiérarchie ou à l'équipe.  

« On propose toujours, avec plus ou moins d'insistance, de rappeler la personne. On peut même orienter vers des psychiatres si l'on perçoit un risque de chronicisation des troubles », indique la référente nationale. 

Un public difficile à capter 

Mais les soignants restent une population difficile à toucher. Début avril, « aucune hotline n'est saturée, il n'y a pas beaucoup de demande », observe-t-elle. 

La psychiatre s'inquiète notamment pour ceux qui passeraient à travers les mailles du filet, comme les étudiants ou retraités intervenus ponctuellement, ou le personnel des EHPAD. Elle se soucie enfin de l'après. « Quand tout le monde voudra parler d'autres choses, c'est là que ça risque de craquer ».

Coline Garré