Risque de « blessure morale » chez les soignants, alerte un psychiatre britannique

Par
Dr Isabelle Catala -
Publié le 07/04/2020

Alors qu’avant même l’épidémie de Covid-19, les risques de burn-out étaient existaient déjà chez les blouses blanches, quelles seront les conséquences de cette période de remise en question des habitudes de soins ? Comment tenter de les prévenir ?

Crédit photo : DR

« La pandémie de Covid-19 va probablement placer les professionnels de la santé du monde entier dans une situation sans précédent, les obligeant à prendre des décisions impossibles et à travailler sous des pressions extrêmes. » Dans un article publié par le British Medical Journal, le Dr Neil Greenberg sonne l'alarme. Le psychiatre londonien, donne de nombreux exemples des dilemmes stressants pour les praticiens : « ces décisions peuvent porter sur la manière d'allouer les maigres ressources à des patients tous aussi nécessiteux, sur la manière d'équilibrer leurs propres besoins en matière de soins de santé physique et mentale avec ceux des patients, sur la manière d'aligner leur désir et leur devoir envers les patients, sur ceux envers la famille et les amis, et sur la manière de fournir des soins à tous les patients gravement malades avec des ressources limitées ou inadéquates. » Quoi qu’il en soit, une chose est certaine : selon ce spécialiste, « cela peut entraîner pour certains un préjudice moral ou des problèmes de santé mentale ».

Personne n'est invulnérable

Le psychiatre britannique fait un parallèle entre la situation sanitaire actuelle et le vécu des militaires en temps de guerre. Il met en avant une notion commune : la blessure morale définie comme la détresse psychologique qui résulte d'actions, ou de l'absence d'actions, qui violent le code moral ou éthique d'une personne. Contrairement aux affections telles que la dépression ou le syndrome de stress post-traumatique, la blessure morale n'est pas une pathologie. Mais les personnes qui développent des blessures morales sont susceptibles d'avoir des pensées négatives sur elles-mêmes ou sur les autres ainsi que des sentiments intenses de honte, de culpabilité ou de dégoût. Ces symptômes peuvent contribuer au développement de pathologies telles que la dépression, le syndrome de stress post-traumatique voire contribuer à l’apparition d’idées suicidaires.

Neil Greenberg parle aussi du « préjudice moral » que certains membres des services de santé britanniques vont ressentir. Au Royaume-Uni, la plupart des membres du personnel du NHS estiment, à juste titre, qu'en dépit de tous ses défauts, le NHS donne aux personnes les plus malades des possibilités d’accès aux soins. Et dans les enquêtes réalisées annuellement, les soignants disent toute leur fierté de pouvoir proposer ce service à leurs concitoyens.

« L'énorme effort actuel pour assurer un personnel et des ressources adéquats peut peut-être être couronné de succès, mais il semble bien plus probable que lors de l'épidémie de covid-19, de nombreux soignants se trouveront dans des situations où ils ne pourront pas dire à un parent en deuil : "Nous avons fait tout ce que nous pouvions", mais seulement : "Nous avons fait de notre mieux avec le personnel et les ressources disponibles, mais ce n'était pas suffisant". C'est le germe d'un préjudice moral », continue le Dr Greenberg. « Tous les membres du personnel ne seront pas affectés, mais personne n'est invulnérable et certains soignants en souffriront, peut-être pendant longtemps, si nous ne commençons pas dès maintenant à les y préparer et à les soutenir », estime-t-il.

Débriefing et confinement

La difficulté de trouver des moments pour décompresser ne facilite pas la gestion du problème. Alors même que la Grande-Bretagne vit comme la France une période de confinement, les échanges formels ou informels (autour d’un café ou d’un verre après le travail) sont difficilement réalisables. Pourtant, même les membres les plus résistants de l'équipe peuvent se sentir dépassés par des situations qui les concernent personnellement (par exemple la prise en charge d'une personne qui leur rappelle un parent ou un ami). Dans de telles situations, tant le préjudice moral que l'épuisement professionnel peuvent affecter la santé mentale.

Par ailleurs, dans cette période de crise, certains soignants font acte de présentéisme, c’est-à-dire qu’ils ont tendance à adopter des horaires extrêmes pendant lesquels ils ne sont pas systématiquement efficaces. Tous ces signes de souffrance morale en cours d’épidémie doivent être repérés afin d’éviter un effet rebond psychologique en fin de crise sanitaire. Selon l'auteur du BMJ, les gestionnaires des soins de santé doivent prendre des mesures proactives pour protéger le bien-être mental du personnel tout en étant francs sur les situations auxquelles tous les soignants sont susceptibles d'être confrontés. Le personnel peut être soutenu en renforçant les équipes et en assurant un contact régulier pour échanger sur les décisions prises et vérifier le bien-être de chacun.

Enfin, une fois la crise terminée, les référents devront s'assurer que du temps sera consacré aux échanges pour individualiser les leçons de ces expériences extraordinairement difficiles afin de créer un récit significatif plutôt que traumatisant. « Nous vivons une époque extraordinaire. Il est urgent de s'assurer que les tâches à venir ne causent pas de dommages durables au personnel de santé. Ils seront les héros du jour, mais nous aurons besoin d'eux pour demain », conclut le Dr Greenberg.

* Greenberg N et coll. Managing mental health challenges faced by healthcare workers during covid-19 pandemicBMJ 2020; 368 : m1211 doi: https://doi.org/10.1136/bmj.m1211

Dr. Isabelle Catala

Source : Le Quotidien du médecin