Roselyne Bachelot : « Personne n’imaginait une crise de cette violence »

Par
Stéphane Long -
Publié le 30/03/2020

Ministre de la Santé entre 2007 et 2010, Roselyne Bachelot était aux manettes lors de la crise sanitaire de la grippe H1N1. Critiquée à l’époque pour sa stratégie trop prudente et coûteuse, elle désapprouve aujourd'hui deux décisions : le maintien du premier tour des municipales et l'autorisation de faire du jogging en pleine rue.

Crédit photo : SEBASTIEN TOUBON

LE QUOTIDIEN : La population française confinée, des milliers de morts à travers le monde… Pouvait-on prévoir cette catastrophe sanitaire ?

ROSELYNE BACHELOT : Pas plus moi que d’autres n’avaient imaginé qu’on pourrait affronter une crise de cette violence, de cette ampleur. D’autant que nous avons connu des menaces pandémiques dans le passé, que ce soit le SRAS, le MERS, Ebola… Et finalement, on a vu que ces crises ont été assez circonscrites alors qu’on avait prévu des choses cataclysmiques. Aucune crise ne ressemble à une autre. Les retours d’expérience sont toujours très hasardeux. En France, on adore créer des cathédrales opérationnelles qui, quelquefois, se révèlent être un carcan plutôt qu’une aide à la décision.

Selon vous, le gouvernement a-t-il assez anticipé les événements et pris les bonnes décisions au bon moment ?

Comment voulez-vous anticiper une situation imprévisible ? On regarde ces choses-là déferler sur nous comme une sorte de tsunami. Face à cela, les gouvernements, quels qu’ils soient, sont toujours dans la réaction plutôt que dans la préparation. Ceci étant, il y a bien sûr des mesures qui peuvent être anticipées.

Comme la gestion des stocks de masques de protection, sur laquelle le gouvernement est très critiqué ?

Sur cette question, il y a très certainement une carence de la puissance publique. Le gouvernement d’Édouard Philippe a trouvé une situation léguée par ses prédécesseurs. Qui est responsable ? Je ne sais pas. Il y aura probablement une enquête parlementaire pour le dire.

En 2010, lors de la grippe H1N1, vous aviez été très critiquée pour avoir fait des stocks de masques à grands frais… L’histoire vous donne aujourd’hui raison. C’est une petite revanche personnelle ?

Ce serait indécent de le vivre comme cela. Les situations sont trop difficiles pour tant de gens. Mais j’étais persuadée qu’un jour on me rendrait justice. Je pensais que ce serait après ma mort. Coup de chance, ce n’est que dix ans après !

Sur les mesures de confinement, le gouvernement a-t-il fait ce qu’il fallait ?

Il faut se rappeler que le confinement a été mis en place très tôt dans les clusters lorsque nous étions au stade 2 de la crise. On peut encore aller plus loin dans les mesures de confinement, mais le problème est de les faire respecter !

Cela dit, il y a deux choses que je désapprouve dans la gestion actuelle. La première, c’est d’avoir maintenu le premier tour des municipales, sous la pression de certains élus. On ferme les terrasses de café et on ouvre les bureaux de vote… Ce n’était pas compréhensible pour les citoyens. Or, la question psychologique, la confiance de la population, est un élément majeur dans la gestion des crises épidémiques. La deuxième, c’est d’autoriser les gens à faire du jogging en pleine rue. C’est lunaire !

S'il fallait prendre une mesure pour mieux se préparer à ce type de crise ?
Je pense que je reconstituerais l’EPRUS en lui donnant une large autonomie et de vraies capacités financières pour qu’il se dote de moyens matériels et humains afin de gérer les situations d’urgence. On va vivre dans un monde de catastrophes naturelles, industrielles, environnementales… Ces crises vont se multiplier et il faut s’y préparer.

Propos recueillis par Stéphane Long

Source : Le Quotidien du médecin