Au procès Mediator, les Drs Irène Frachon et Georges Chiche, lanceurs d'alerte, racontent pourquoi ils ont « tiqué »

Par
Loan Tranthimy -
Publié le 16/10/2019

Crédit photo : S. Toubon

Dans une salle d’audience bondée du tribunal correctionnel, le Dr Irène Frachon se montre très à l’aise ce mercredi 16 octobre. Pantalon beige, veste marron, dossiers sous les bras, la pneumologue, témoin clé dans l’affaire du Mediator, s'est voulue pédagogique durant son exposé de plusieurs heures très attendu.

Schémas, photos et tableaux à l'appui, le médecin a raconté comment elle est parvenue à faire le lien entre un antidiabétique banal, prescrit et commercialisé depuis 30 ans par les laboratoires Servier, et des cas graves de valvulopathies. 

Profondément « marquée » par l'affaire de l’Isoméride, un coupe-faim des laboratoires Servier, à l'origine de cas d'hypertension artérielle pulmonaire (HTAP), la pneumologue, qui en parlait tout le temps à son mari, a « tiqué » dès 2007 en constatant qu’une de ses patientes obèses souffrant d’une HTAP gravissime était précisément sous Mediator.

Pressions

Pendant trois ans, elle ne relâche pas ses efforts pour enquêter sur ce médicament et sa toxicité, médicament « souvent dénoncé » par la revue « Prescrire » comme étant un dérivé de l'amphétamine, se souvient aussi Irène Frachon. Malgré des « doutes », la pneumologue présentera avec l'aide de ses équipes l’état de ses recherches dans une étude (en anglais) devant la communauté scientifique réunie dans un congrès à Berlin (avec 5 patients atteints d'HTAP et un cas de valvulopathie). 

À la barre, elle évoque le « matraquage » de l'industrie, « l’ambiance de menaces et de pression invraisemblables à l’époque ». « Ce système de pression s'est retrouvé à tous les niveaux de la pharmacovigilance jusqu’à aujourd’hui », dit-elle, très critique vis-à-vis de l’agence du médicament (AFSSAPS, devenue ANSM). « Elle préfère s’attaquer aux lanceurs d’alerte. »

Le cardiologue et son alerte « restée dans un tiroir »

La veille déjà, un autre lanceur d'alerte avait été entendu par le tribunal correctionnel de Paris, le Dr Georges Chiche. Le cardiologue des quartiers Nord de Marseille avait signalé lui, dès 1998, au centre régional de pharmacovigilance un cas de fuite valvulaire aortique sur l’un de ses patients. Ce dernier, lui-même généraliste et diabétique en surpoids, s'était autosoigné avec du Mediator, raconte le cardiologue. « Quand je l’ai revu en 1998, je lui ai posé la question. Vous avez pris le Mediator ? Il a dit oui. Et là j’ai tout de suite compris car j’étais en alerte depuis 1995. »

Comment a-t-il fait le lien ? Grâce à sa lecture de revues médicales américaines dont une sur l’épidémie d'hypertension artérielle pulmonaire liée à la consommation d’anorexigènes utilisés dans le traitement de l’obésité... C'est ainsi qu'il fait le rapprochement entre le Mediator et d'autres anorexigènes commercialisés par Servier.

« J’ai lancé l’alerte auprès des cardiologues du quartier pour savoir s’il y avait eu d’autres cas de valvulopathies. J’ai fait aussi ma déclaration au centre de pharmacovigilance en 98. Mais mon dossier est resté dans un tiroir et le produit n’a été retiré que dix ans plus tard. Pourquoi ? », ajoute le médecin.

Trois accusés de réception du laboratoire

De fait, le « cas Chiche » aura eu « zéro accusé de réception » des autorités sanitaires. En revanche, il en a reçu « trois » des laboratoires Servier. L'un est même venu de son ancien professeur de médecine, alors adjoint à la mairie de Marseille, un jazzman dont les « festivals de jazz étaient sponsorisés » par le labo. « Il m'a dit au téléphone : « Georges, tu es brillant, comment tu peux écrire des conneries comme ça ? Il faut retirer ton observation », relate-t-il.

« Mais pourquoi vous êtes le seul médecin à avoir signalé cet événement ? », lance un avocat des victimes. « Le monde de la cardiologie est très réfractaire à cette dénonciation, de même que la Société française de cardiologie », déplore le Dr Chiche.

Avouant avoir été « secoué » par le silence de l’Agence du médicament, le cardiologue n’a plus déclaré aucun effet désirable, malgré d'autres cas détectés selon lui, « faute de pouvoir les documenter ». 


Source : lequotidiendumedecin.fr