Covid-19 : opération transparence pour le conseil scientifique mis en place par le gouvernement

Par
Damien Coulomb -
Publié le 18/03/2020

Crédit photo : AFP

« La propagation du Covid 19 est en augmentation régulière et rapide, la gestion de cette crise sanitaire est extrêmement dynamique et demande des réactions adaptées ! » Ces propos du ministre des Solidarités et de la Santé Olivier Véran illustrent la nécessité d'adosser les décisions gouvernementales à un comité scientifique indépendant. Mis en place le 10 mars, ce conseil scientifique a émis 3 avis qui ont servi de base aux mesures de confinement de plus en plus strictes : fermeture des écoles et universités annoncée le 12 mars, fermeture des commerces et des lieux de réunion non essentiels le 14 et confinement total de la population le 16.

Le conseil scientifique a explicité à la presse ce mardi 17 mars ses missions et fait part des difficultés auxquelles il est confronté pour formuler des recommandations dans un contexte épidémique mouvant. Voici les principaux points à retenir :

Un conseil très pluridisciplinaire réuni dans un contexte difficile

Présidé par le Pr Jean-François Delfraissy, ancien directeur de l'ANRS et président (en retrait) du conseil consultatif national d'éthique (CCNE), le conseil comprend 10 membres : des infectiologues (Pr Bruno Lina des hospices civils lyonnais, Dr Denis Malvy du CHU de Bordeaux, Pr Yazdan Yazdanpanah de l'hôpital Bichat, AP-HP), l'épidémiologiste Arnaud Fontanet (Institut Pasteur), le modélisateur Simon Cauchemez (Institut Pasteur), la réanimatrice Lila Bouadma (hôpital Bichat), mais aussi l'anthropologue Laëtitia Atlani-Duault, le sociologue Daniel Benamouzig et le Pr Pierre-Louis Druais (président-fondateur du Collège de la Médecine Générale). Bien que n'étant pas un membre permanent du comité scientifique, le Dr Didier Raoult (directeur de l'IHU Méditerranée Infection) participe aussi aux discussions.

« Dès notre première réunion du mercredi, on était dans une situation de crise avec un temps de doublement du nombre de cas qui est passé de 4 ou 5 jours à 2,8 jours, se souvient le Pr Delfraissy. La situation est en outre très hétérogène, avec des régions apparemment peu touchées (sud-ouest, PACA), mais où il est très possible que des formes asymptomatiques circulent. Cela complique l'acceptation des mesures lourdes dans certaines régions. L'autre grande problématique est celle des formes graves qui augmentent de façon exponentielle. »

Les données sur lesquelles se basent les prises de position du comité scientifique sont souvent « partielles, très évolutives et difficiles à interpréter », a-t-il été répété.

Objectif N° 1 : préserver les services de réanimation

Toutes les recommandations du conseil - et notamment celle du confinement total - ont pour but « de préserver le fonctionnement des services de réanimation », explique le Pr Delfraissy.

« Depuis le 7 mars, la surcharge des services de réanimation a cessé d'être une notion abstraite, ajoute Arnaud Fontanet. L'Italie a énormément de mal à gérer l'afflux de cas sévères. Nous réfléchissons sur le long terme à partir de modèles mathématiques, croisés avec ce qui remonte de l'expérience clinique en France et à l'étranger. » 

Et l'épidémiologiste de poursuivre : « les épidémiologistes du University College de Londres estiment qu'environ 60 % de la population sera touchée avant que l'épidémie ne diminue, car le taux de réplication est supérieur à 2. Ce qui nous rend vigilants, c'est que ce que l'on voit dans les lits de réanimation semble confirmer ces projections épidémiologiques. On a pu observer en Chine que le taux d'attaque intradomiciliaire est le même pour les adultes et les enfants, ces derniers ayant des charges virales parfois élevées. »

L’enjeu est donc, grâce à des mesures comme le confinement total de la population, d'écrêter l'arrivée de l'épidémie et d'éviter l'arrivée « en un seul bloc » des formes graves qui pourraient saturer notre système de santé.

La tenue des élections, une décision avant tout politique

Concernant la décision très controversée du maintien du premier tour des élections municipales, le comité scientifique s'est exprimé à 3 reprises dans ses avis du 12 mars, du 14 mars et du 16 mars. Il a à chaque fois insisté sur le fait que le comité n'a « pas vocation à se substituer aux avis et décisions des institutions publiques compétentes en matière de libertés fondamentales ». Pour autant, le conseil scientifique « n’identifiait pas d’argument scientifique permettant d’associer une annulation du premier tour des élections à la réduction de la progression prévisible de l’épidémie ». Le conseil a pris en compte la réduction du risque infectieux associé à cette annulation d'une part mais aussi « les conséquences sanitaires délétères de possibles débordements, imprévisibles après une annulation impromptue du processus électoral », d'autre part.

Le conseil avait préconisé que, si les pouvoirs publics décidaient de maintenir le premier tour des élections, elles devaient être organisées dans des conditions d’hygiène renforcées. Le comité « a eu pour consigne de ne pas internaliser la moindre contrainte politique dans leurs avis », ajoute Olivier Véran, « la décision reste politique ».

Une prise de conscience tardive des Français

La succession rapide des mesures de confinement de plus en plus draconiennes, inédites en temps de paix, doit beaucoup à l'absence de réaction des Français constatée par le conseil scientifique. « Le comportement d’une partie des citoyens français après les deux annonces politiques des 12 et 14 mars ne s’est pas suffisamment modifié », affirme le conseil dans son dernier avis.

Pour le Pr Delfraissy, cette faible adhérence aux recommandations gouvernementales était prévisible. « Entre la prise de décision de mesures extrêmement lourdes et leur acceptabilité, il y a un monde, explique-t-il. Et le monde était d'ailleurs dans les jardins et au bord de la Seine dimanche dernier. »

Anthropologue spécialisée dans les crises sanitaires, Laëtitia Atlani-Duault précise que « les effets des mesures sont stratifiés socialement, à la fois en termes de facteurs de risque mais aussi en termes d'accès à l'information. Il faut aborder les conséquences concrètes des mesures de confinement sur la vie des gens, la question de la solidarité transgénérationnelle : On nous demande de protéger nos proches en n'allant pas les voir, ce qui est une situation inédite et pas simple à faire passer. »

Le conseil aborde aussi les questions de maintien des infrastructures électriques, numériques, et du maintien de l'ordre. À plus long terme, il étudiera des moyens de tempérer les conséquences psychologiques de l'épidémie.


Source : lequotidiendumedecin.fr