Intelligence artificielle en santé

Gafam, des acteurs incontournables ?

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Publié le 21/10/2021
Le ballon de l’intelligence artificielle en santé lancé par les Gafam depuis quelques années s’est-il dégonflé ? récemment, ces dernières ont stoppé des projets ou au mieux font du surplace. Pourquoi ? Comment l’écosystème du numérique en santé réagit-il ? Est-il dépendant des géants du numérique ? Enquête à retrouver dans son intégralité dans notre dernier journal DS 327.

Crédit photo : ©NATALI_MIS - STOCK.ADOBE.COM

En 2018, interviewé par ThinkerView, le philosophe Eric Sadin suite à la publication du rapport Villani sur l’intelligence artificielle s’étonnait déjà : « Depuis deux ans, l’intelligence artificielle fait tourner les têtes. On n’a jamais dit autant de bêtises sur un phénomène aussi déterminant. » Et de citer « les formidables bénéfices supposés que va tirer la médecine par des développements de l’intelligence artificielle ».
Depuis trois ou quatre ans donc, les promesses de l’intelligence artificielle en santé ont-elles été tenues par les Gafam ? Regard dans le rétroviseur. Au cœur du mois d’août (2021), une info est passée presque inaperçue. Deux géants du numérique, Google et Apple, s’accordaient une parenthèse dans leur stratégie de développement de leur branche e-santé et intelligence artificielle en santé. Le premier a décidé de démanteler radicalement sa division santé, selon une note interne révélée par le site américain Insider. Ce démantèlement coïncidait avec le départ de son vice-président David Feinberg, vice-président de Google Health et responsable de la stratégie santé du groupe. Les équipes de cette branche seront réparties dans différentes entités du groupe. En juin, une première réorganisation des troupes avait eu lieu avec une partie des salariés de la branche santé qui ont été transférés vers la société FitBit, la société de montres connectées rachetée par Google plus de 2 milliards de dollars en décembre 2020.


Pas à la hauteur des espérances
Autre promesse non tenue chez IBM. « Cancérologie, la révolution IA a déjà commencé » titrait Décision Santé n° 309, décembre 2017. Cette enquête annonçait  les prouesses apportées par l’assistant en IA Watson for oncology lancé par IBM en 2012 et capable de proposer au médecin un protocole de soins hiérarchisés. John Kelly, ex-vice-président des recherches cognitives au département recherche d’IBM vantait alors les délais très courts (« 30 jours au lieu de six à neuf mois ») pour que l’IA apprenne d’une maladie. Les résultats n’ont semble-t-il pas été à la hauteur des espérances. En mai 2021, IBM annonçait la vente de Watson, sans s’appesantir sur les raisons de cet échec comme le fait de ne jamais avoir développé de plateforme de stockages des données médicales de ses clients ou d’avoir créé des partenariats sans disposer des ressources ou données scientifiques nécessaires.
En dépit de ces échecs, les Gafam gardent toute leur puissance. En témoignent les refus, revirements et langue de bois de la part de certains industriels du secteur de l’IA en santé rencontrés au cours de cette enquête. Ces start-up très innovantes auraient-elles perdu leur esprit d’indépendance ? Le sentiment de toute-puissance des Gafam et l’impossibilité de les contourner transparaît dans les inquiétudes de l’écosystème.


Cas emblématique en marketing
Quelles leçons peut-on en tirer de ces promesses non tenues  ? Selon Alexandre Tempier (cofondateur de la société Quinten), ce crash est « un cas emblématique en marketing : ces marques ont tellement surpromis avec leur intelligence supérieure qui allait régler tous les problèmes de la terre qu’elles ne pouvaient que sous-délivrer ». Le mythe de l’IA forte et de remplacement de l’être humain a fait pschitt. On le comprend, les forces des Gafam se révèlent également leurs faiblesses. Selon Paul Belleflamme, professeur à l’Université catholique de Louvain, « ces sociétés sont très bien capitalisées, mais pour autant elles n’engagent qu’une petite partie de leur budget dans la santé. En ne consacrant pas assez d’énergie à comprendre les spécificités du secteur », elles proposent des solutions mais qui ne correspondent pas nécessairement aux besoins exprimés.


Approche marchés globale
Pour autant, Christine Lecomte, responsable du développement de la e-santé au CHRU de Strasbourg nuance ce tableau : « Les Gafam avec leurs investissements massifs sont très présentes dans les data centers HDS. Mais sur des domaines plus experts comme la radiologie, la chirurgie ou la robotique, on les voit moins incisifs. » En vérité, les Gafam sont généralistes et pas assez spécialistes, à la différence d’Unicancer qui investit considérablement pour développer des filières de soins cancérologiques en respectant bien entendu le cadre posé par le RGPD. Autre illustration, un spin-off du CNRS va faire en sorte que des gens du métier travaillent sur de l’IA pour que cette dernière soit pertinente.


Effets de réseau
En dépit de ces faiblesses, les Gafam bénéficient tout de même de ressources. Ainsi, selon Paul Belleflamme, elles bénéficient pleinement de l’effet de réseaux grâce à leur nombre d’utilisateurs considérable, ce qui leur permet de fournir des services de qualité et de générer encore plus de moyens supplémentaires considérables. Là où cela devient un inconvénient, c’est que ces Gafam se concurrencent entre elles pour faire jouer les effets de réseau pour elles. Conséquence, afin de garder le marché pour soi et même d’obtenir un monopole sur un marché, chacune propose des technologies incompatibles avec celles des concurrentes. Résultats, cette stratégie suscite la méfiance chez les décideurs hospitaliers : « Si ces technologies se font concurrence, au final l’une d’entre elles va emporter le marché et les autres vont disparaître. Comme il est difficile de prédire qui sortira gagnant, les utilisateurs ont peur de miser sur le mauvais cheval. » Et donc les directeurs d’hôpitaux sont dans une situation d’immobilisme et d’attente pour savoir qui va remporter la mise. Pire, une fois l’investissement (souvent coûteux) réalisé, après que l’écosystème a compris que la solution envisagée est interopérable avec celle des autres établissements, les décideurs hésitent énormément à innover et à changer de solution « pour ne pas avoir à s’isoler des autres acteurs qui ne disposeraient pas de cette solution ». C’est ce qu’on appelle les coûts de changements collectifs : les acteurs passent à une nouvelle solution ensemble ou pas du tout. Le contexte économique est également différent entre les deux côtés de l’Atlantique. Aux États-Unis, le marché prime. En Europe, l’État joue le rôle de l’arbitre et impose au-dessus des acteurs hospitaliers.


Partenariats avec les Gafam sur les entreprôts de données de santé
Ne vendons pas la peau de l’ours américain avant de l’avoir tué. Après l’avis des observateurs, penchons-nous sur celui des acteurs impliqués. En effet, le rapport des acteurs de la santé industrielle avec les Gafam n’est pas sans ambiguïté. Les acteurs de l’écosystème de l’IA en santé n’ont pas seulement un rapport concurrentiel avec les Gafam, mais parfois partenarial, au moins en qui concerne les hébergeurs avec Amazon Web Services. Le géant du web, qui possède des data centers dans l’Hexagone depuis 2017 et qui est certifié hébergeur de données de santé depuis 2019, a comme clients des gros éditeurs comme Cerner et GE Healthcare ou des laboratoires pharmaceutiques comme Sanofi ou Novartis et même des start-up comme Doctolib. Pourquoi certaines start-up qui ont comme clients des laboratoires pharmaceutiques ou des hôpitaux ne voit pas d’inconvénients à héberger leurs données chez Amazon ou Google ? Les clients de ces start-up sont en général responsables de leurs propres données. Et le calcul dans le cloud peut être réalisé sans problème s’il n’implique pas des données de santé.


Health Data Hub versus Microsoft
Ce « tiraillement », cette impression d’un entre-deux existe aussi chez la puissance publique. Avant 2018, les États avaient trouvé la parade pour ne pas risquer une fuite des données réglementées vers le marché américain plus proche du Far West. Ils avaient localisé géographiquement leurs entrepôts de données HDS (même ceux des Gafam) sur le sol européen. Mais en mars 2018, le Cloud Act a complètement changé la donne. Cette loi extraterritoriale américaine permet aux administrations des États-Unis, disposant d’un mandat et de l’autorisation d’un juge, d’accéder aux données hébergées dans les serveurs informatiques situés dans d’autres pays, au nom de la protection de la sécurité publique aux États-Unis et de la lutte contre les crimes et le terrorisme. Fin 2019, l’État français décide alors de lancer sa nouvelle plateforme, le Health Data Hub afin de centraliser et faciliter le partage des données de santé mises à disposition pour la recherche et le développement. Mais la polémique enfle vite, car la plateforme choisie est Azure de Microsoft. Le pacte de confiance a été alors rompu, suscitant l’inquiétude par l’écosystème du numérique français et européen ainsi que chez les défenseurs de la protection des données à l’européenne. Un député a même qualifié le projet de « boulet ». Stéphanie Combes, la directrice du Health Data Hub devant les parlementaires avait dû se justifier en expliquant que les promoteurs du HDH avaient « choisi une solution qui répondait à [leur] demande, alors qu’en face les acteurs français n’avaient pas les fonctionnalités » dont ils avaient besoin. « Il aurait fallu construire [les fonctionnalités manquantes], donc ça aurait pris un certain temps. Et encore aujourd’hui, un acteur comme OVH ne l’a toujours pas toutes. » Un autre expert qui a souhaité rester anonyme s’interroge : « Pourquoi la France malgré ses capacités industrielles, tout son savoir-faire historique, n’a pas été capable de développer des solutions à hauteur de celles de Google ? » Et d’enfoncer le clou : la question de la souveraineté est essentielle, mais « encore faut-il s’en donner les moyens ! ».


Puissance intrusive des Gafam ?
Les protecteurs de la donnée régulée à l’européenne ont-ils réellement des raisons de craindre la puissance intrusive des Gafam ? Une zone de flou se trouve dans l’utilisation d’ objets connectés oscillant entre le bien-être et la santé. Élodie Vorkaufer (juriste chez Quinten) illustre son inquiétude par l’utilisation des indicateurs de glycémie destinés aux personnes diabétiques mais contournés commercialement vers les athlètes et sportifs de haut niveau : « Ces outils traitent des données à la frontière entre les données de bien-être et les données de santé. » Ces « consommateurs » ne se rendent pas compte qu’après avoir donné des informations sur leur sommeil ou leur température, des croisements sont possibles pour obtenir au final des données de santé. La qualification des données traitées au sein de ces objets connectés commercialisés par les Gafam est essentielle puisque les données de santé sont soumises à un cadre juridique protecteur, astreignants les industriels à diverses obligations, en raison de leur qualification de données sensibles au titre du RGPD.
Élodie Vorkaufer déplore que ces utilisateurs soient insuffisamment informés des finalités d’utilisation de leurs données, ou du partage de ces données à des tiers, quelques fois en l’absence de mesures de protection suffisantes. Les « consommateurs » ne sont pas également assez sensibilisés aux dangers générés par le partage de leurs données, perdant parfois le contrôle de leurs informations médicales. Pourtant, ces géants constituent des bases de données de santé, qui se trouvent insuffisamment régulées, et utilisées à des finalités mystérieuses, contrairement à leurs homologues français, les données du SNDS et du Health Data Hub qui bénéficient d’un cadre juridique très protecteur.


Confiance
Au niveau des plus petites structures bien identifiées dans la santé, pour le CHRU de Strasbourg la confiance est de mise. Des dispositifs de réalité virtuelle sont proposés aux patients dans différents cas d’usage de gestes douloureux ou postopératoires afin de diminuer l’anxiété ou les sensations de douleurs. La preuve que quand ces innovations passent par le soin de manière réglementée, les choses se passent mieux. Cet établissement a su créer un écosystème favorable dans l’IA en radiologie et en imagerie, via des partenariats en recherche clinique avancée. Exemple, Continuum Plus avec le dispositif Ako@dom de proximité augmentée (voir DS n° 323, page III) permet de suivre de façon continue des patients cancéreux en dehors de l’hôpital. Le même type de suivi est possible sur des patients insuffisants respiratoires, insuffisants cardiaques ou diabétiques. La recette du succès de ces start-up est donnée par Christine Lecomte : « Il s’agit des petites équipes rapides, flexibles, motivées et qui ont su créer des liens territoriaux proches. » Oui, la confiance ne se décrète pas. À côté des géants de la Tech, 685 start-up ont investi le champ de la Healthtech** française. Elles parviennent parfois à mettre en place des projets que même les grands acteurs n’arrivent pas à faire aboutir.  

Modèle pharmaceutique
Malgré leurs positionnements percutants, ces start-up réussiront-elles à contrer la puissance de feu des Gafam encore longtemps ? La réponse est dans la question, selon Alexandre Tempier. « Si mon signal de montre connectée finit un jour par aider mon médecin à intervenir, cela posera problème. » Le risque selon lui est que les portables de type Apple puissent capter toutes les constantes biologiques des utilisateurs comme le niveau d’activité de la personne, sa neurolocomotion, sa tension artérielle, son taux de glucose, etc. Tant que ces grands acteurs des objets connectés ne possèdent pas ces informations qui sont pour l’instant sécurisées, la digue tiendra. Mais jusque quand ? Rappelons la différence de culture entre l’Europe et les États-Unis. Chez ces derniers, le Healthkit d’Apple (comptage de pas) est déjà connecté et interfacé avec les dossiers médicaux informatisés. Selon l’expert, cela ne se passera pas en France de la même manière. Mais pour autant, la révolution de la Santé par le numérique prônée par Tim Cook surviendra-t-elle ?


En Europe, un modèle à suivre pourrait être celui du domaine pharmaceutique, avec toutes les limites que cela comporte. La recherche en bioingéniérie et en biotechnologies est élaborée par des start-up qui en même temps peuvent bénéficier du capital des grandes entreprises pharmaceutiques dont les capacités d’innovation sont moindres. Mais le marché prime sur tout lors des rachats qui surviennent des petits par les gros. En les acquérant, les big tech peuvent soit chercher à brider l’innovation (acquisition tueuse), soit à augmenter leur propre communauté d’utilisateurs et ainsi renforcer une position dominante sur un marché, empêchant les alternatives.


Start-up, la rentabilité n’est pas toujours au rendez-vous
Ces fusions-acquisitions importantes sont soumises à des autorités de régulation nationales ou européennes. La différence principale entre le secteur pharmaceutique et le secteur numérique est que souvent la rentabilité n’est pas toujours au rendez-vous chez les start-up numériques. Autre inconvénient par exemple, le rachat de Waze par Google en 2013 pour recueillir les données de déplacement émises par ses utilisateurs a rendu la start-up moins efficace en raison du poids écrasant de la maison mère.
Bref, chaque scénario de fusion a ses particularités. « Il y a toute une synergie à trouver entre ces petites PME très innovatrices et les big five qui ont déjà une place importante sur le marché. L’Europe devrait y jouer un rôle primordial », plaide Paul Belleflamme. Avec l’appétit aigu des Gafam, le marché de l’IA numérique continuera-t-il encore à se redessiner ? À voir.

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*L’ère de l’individu tyran: La fin d’un monde commun, Eric Sadin, paru en 2020 aux éditions Grasset.
** Rapport Renaissance numérique, Données de santé : passer le cap citoyen. Juin 2021, page 26.


Source : lequotidiendumedecin.fr