Pr Gilles Pialoux (AP-HP) : « Il faut considérer avec prudence la petite baisse des nouveaux diagnostics d’infection à VIH »

Publié le 10/10/2019

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Tandis que se déroule à Lyon la conférence de reconstitution du Fonds mondial de lutte contre le VIH, la tuberculose et le paludisme, le ministère de la Santé se félicite du « recul du VIH en France ». Selon Santé publique France, le nombre de personnes ayant découvert leur séropositivité au VIH a diminué de 7 % en 2018 par rapport à 2017. Des chiffres à manier avec prudence pour le Pr Gilles Pialoux, chef du service des maladies infectieuses et tropicales à l'hôpital Tenon (AP-HP). 

LE QUOTIDIEN : Près de 6 200 personnes ont découvert leur séropositivité en 2018, soit une baisse de 7 % après des années de stabilité. Comment accueillez-vous cette nouvelle ?

Pr GILLES PIALOUX : Toute baisse est bonne à prendre, mais il faut rester prudent face à celle-ci. Il y a beaucoup de diagnostics tardifs et les changements récents de mode de déclarations peuvent influencer les résultats. Depuis avril 2016, nous devons télédéclarer les nouveaux cas d'infection par le VIH. Or, et ce fut le cas dans beaucoup de sites dont notre service à Tenon ; il a fallu parfois attendre 2 ans pour recevoir les boîtiers de télétransmission de l’administration hospitalière. Les données ne sont en outre pas forcément exhaustives. En 2017, on savait par exemple que 60 % des données sur le « pays de naissance » et le « groupe de transmission » n’étaient pas déclarées mais estimées.

Une baisse des découvertes de séropositivités signifie-t-elle nécessairement que l'on assiste à une baisse des contaminations ?

Il s'agit d'un indicateur, mais beaucoup de spécialistes, comme France Lert par exemple [épidémiologiste, auteure de la stratégie « vers Paris sans Sida » N.D.L.R], réclament que Santé publique France publie des données d’incidence. Les données de l'agence mélangent les nouvelles contaminations et des diagnostics tardifs. Sur les 6 200 découvertes de 2018, il n'y a que 25 % de diagnostics précoces. La proportion des diagnostics à un stade avancé (stade clinique sida, moins de 200 CD4/mm3) est de près de 30 %. Elle n’a pas bougé depuis 2013, ce qui oblige à rester humble face à ces chiffres.

Néanmoins, comment expliquer cette baisse ?

La première piste est l'augmentation de l’offre de dépistage chez les hommes ayant des relations sexuelles avec d'autres hommes (HSH), chez qui le déclin du nombre de découvertes est observé depuis plusieurs années. Avec davantage de dépistage, on peut utiliser le traitement comme outil de prévention des contaminations.

Chez les HSH, la prophylaxie pré-exposition (PrEP) peut aussi expliquer en partie la diminution. Mais en 2018, on observait moins de 10 000 « prepeurs » en France, dont la moitié à Paris. Or on estime qu'en dessous de 30 000, on n'a pas atteint la cible pour avoir un effet significatif sur l'évolution de l'épidémie.

Les contaminations sont à la hausse pour les HSH et les hétérosexuel(le)s né(e)s à l'étranger. Que se passe-t-il ?

Les plans de prévention oublient toujours les mêmes populations : les personnes nées à l'étranger, les moins de 25 ans et les plus de 50 ans. L’accès des hommes et des femmes hétérosexuel(le)s né(e)s à l’étranger aux nouveaux outils de prévention constitue une vraie problématique émergente contre laquelle nous sommes confrontés à Tenon. Nous sommes à la lisière du 93 et nous avons pourtant très peu de jeunes et de jeunes nés à l’étranger dans notre consultation PrEP qui compte 750 « prepeurs ».

Comment y remédier ?

Il faut repenser notre arsenal préventif, aller chercher ces nouvelles populations avec du dépistage hors les murs, faire de la prévention à la carte et améliorer la disponibilité de la PrEP. Sur ce point, il y a au moins une bonne nouvelle : une réflexion est en cours au niveau de la DGS pour rendre la PrEP disponible en ville. Avec un accompagnement, car la PrEP est un élément de la santé sexuelle. La ministre l’a annoncé.

Enfin, il faut impérativement revoir le maillage territorial des CeGIDD (centres gratuits d'information, de dépistage et de diagnostic) dont la place dans le dépistage et la PrEP est totalement insuffisant. Comme l'a noté le dernier rapport de la Cour des comptes, certains centres sont inutiles, notamment en intra-hospitalier, et d'autres ne sont pas assez dotés alors que leur territoire le justifie. Par ailleurs, on manque de centres de santé sexuelles. Quatre d'entre eux devraient voir le jour suite à l’appel d’offres de la DGS.

Propos recueillis par Damien Coulomb

Source : lequotidiendumedecin.fr