Dossier

Musicothérapie

Hôpital : quand la musique soigne

Publié le 21/06/2018
Hôpital : quand la musique soigne

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Phanie

« Au début, nous avons dû nous battre pour prouver que, loin de n'être qu'un divertissement, la musique entrait dans un parcours de soins », se souvient Philippe Bouteloup, musicien.

Après une dizaine d'années d'expérimentation, il fonde en 1998 l'association « Musique et santé » pour promouvoir la musique vivante à l'hôpital. L'époque est sur la même longueur d'onde. L'année suivante, le ministère de la Culture et le secrétariat d'État à la santé signent la convention du 4 mai 1999 qui vise à humaniser l'hôpital grâce à la mise en place de projets culturels, suivie par un protocole d'accord en 2006 puis par la convention culture et santé, du 10 mai 2010. « L'entrée de la musique à l'hôpital s'inscrit dans un mouvement plus large de meilleure prise en charge de la douleur », analyse Philippe Bouteloup. 

Le directeur de « Musique et santé » se voit comme un « allié thérapeutique ». « Nous n'avons pas de prétention thérapeutique ; nous participons, en partenariat avec les équipes soignantes, à la prise en charge du patient, comme le fait un éducateur, un psychologue, un enseignant. Nous sommes là pour aider l'enfant à vivre son traitement », explique-t-il. 

D'autres professionnels pensent leur rôle en prise directe avec le soin. Comme Claire Oppert, musicothérapeute, violoncelliste, qui s'inscrit dans l'art-thérapie. La musicienne a travaillé auprès d'autistes, de personnes démentes en EHPAD, ou de patients en fin de vie. « J'assiste aux transmissions, j'échange avec les médecins, j'ai des objectifs précis d'ordre thérapeutique en fonction de chaque patient, même s'il ne s'agit pas de guérison », dit-elle. « L'art-thérapeute fait partie de l'équipe soignante, en posant sur le patient un regard différent, sur sa composante humaine et saine, non sa pathologie », précise-t-elle. 

Les soignants plébiscitent ces démarches lorsqu'elles existent. Depuis trois ans, l'hôpital de jour de Corentin Celton (AP-HP) organise un atelier musique coordonné par le musicien Victor Gambard pour des adultes schizophrènes, au cours duquel ils composent des chansons, les enregistrent puis les interprètent en public. « Outre l'aspect occupationnel, l'atelier permet de développer l'interaction sociale, de stimuler des patients qui peuvent avoir un syndrome déficitaire, et de renforcer l'affirmation de soi », estime Dr Pierre Barrau, psychiatre PH. La dimension ouverte et artistique de l'atelier suscite l'adhésion des plus réticents à des groupes médico-psychologiques. « Il y a une émulation collective qui porte les plus inhibés à prendre le micro devant leurs pairs », s'enthousiasme Victor Gambard.

Dans le service de réadaptation cardiaque du Dr Marie-Christine Iliou du même hôpital, c'est au son du tango que dansent des patients d'une soixantaine d'années, qui récupèrent d'un infarctus, d'une chirurgie cardiaque ou qui souffrent d'insuffisance cardiaque. « Ils se concentrent sur les pas et oublient la maladie, ce qui nous permet de travailler sur la respiration et la posture et de diversifier les activités physiques », décrit la chef de service.

La science à l'appui de la musique 

La science vient confirmer ce que savent empiriquement soignants et soignés : les pouvoirs bénéfiques de la musique. 

Le « pansement Schubert » permettrait une diminution de 10 % à 30 % de la douleur des patients en unités de soins palliatifs, selon les résultats présentés en 2016 par le Dr Jean-Marie Gomas, alors coordinateur de l'unité de douleurs chroniques et soins palliatifs de l'hôpital Sainte-Périne (AP-HP). Aujourd'hui, 112 patients ont bénéficié de ce dispositif initialement co-financé par la Fondation Apicil contre la douleur, et expérimenté depuis à l'hôpital Rives de Seine de Puteaux, soit, une à trois séances musicales au moment de soins douloureux, grâce au violoncelle de Claire Oppert. La diminution de la douleur est associée à une nette décontraction musculaire et à une atténuation de l'anxiété. L'étude se poursuit en évaluant l'effet sur les familles et les soignants. 

Autre projet soutenu par la Fondation Apicil, l'étude Lacmé montre que le chant (le versant actif d'une thérapie par la musique) diminue significativement la douleur et l'anxiété de patients atteints d'Alzheimer léger et prodromal, augmente leur qualité de vie et estime de soi, comme la pratique de la peinture, et, particularité de la musique, est associé à l'absence de perte de la mémoire verbale. L'étude inclut 59 patients, dont la moitié a suivi 12 ateliers de chant sur 12 semaines ; l'autre, 12 ateliers de peinture, soit un échantillon assez significatif pour étayer des résultats empiriques. « Chanter est stimulant. Les patients ont la capacité d'apprendre ; la musique, qui n'emprunte pas les mêmes circuits de la mémoire que le langage, permet d'aider à mémoriser », résume le Dr Isabelle Rouch, PH au CHU de Saint-Étienne en neurologie. 

Les patients Alzheimer se montrent également réceptifs à l'écoute de la musique, atteste la thèse de Laeticia Henneton, co-dirigée par le Dr Gérard Mick, PH neurobiologiste membre du laboratoire P2S à Lyon, et clarinettiste. Diffuser des morceaux appréciés des patients dans leur jeunesse, choisis avec les aidants, à domicile lors d'une situation de crise (refus de soins, crise catatonique, stress aigu, etc.), aurait un effet positif sur la régulation émotionnelle. « Une très bonne solution écologique qui évite de prendre un médicament », commente le Dr Mick.

L'écoute de mélodies aimées semble aussi bénéfique sur les patients souffrant de fibromyalgie, poursuit le Dr Mick, citant l'étude menée par Lolita Mercadié (portée par la Fondation Apicil), qui montre, bien que sur un échantillon non représentatif, qu'elle diminue le niveau de douleur, d'anxiété et de fatigue, pendant l'écoute, et un peu après. 

La musicothérapie est enfin citée dans plusieurs recommandations de bonnes pratiques de la Haute autorité de santé, dans la prise en charge de l'anorexie mentale (2010), de la maladie d'Alzheimer (dès 2011) ou encore des comportements perturbateurs chez les personnes ayant des lésions cérébrales acquises avant l'âge de deux ans. 

Si la musique a gagné ses lettres de noblesse dans les structures de soins, les bémols restent bien nombreux pour en faire une norme sur l'ensemble du territoire. « Je suis privilégiée car j'ai rencontré des services exceptionnels », reconnaît Claire Oppert. « En raison des contraintes organisationnelles et financières, mais aussi culturelles - il est si simple d'administrer un médicament ! - il s'écoulera des années avant de transformer l'essai », craint le Dr Mick.

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