Sermonnée pour des « prescriptions atypiques » par la caisse, une généraliste des Côtes-d’Armor proteste en fermant son cabinet

Par Loan Tranthimy
Publié le 02/04/2019
- Mis à jour le 15/07/2019
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Crédit photo : S. Toubon

« C'est la première fois où je suis convoquée par la Sécu en 15 ans d’exercice. La façon de faire de la CPAM était odieuse. » Une semaine à peine après sa convocation à la CPAM de Saint-Brieuc (Côtes-d’Armor), le Dr Claire Bigorgne, l’unique médecin généraliste de Kermaria-Sulard, petite commune bretonne de 1 000 habitants, se dit toujours « déboussolée » par cet entretien « pour des prescriptions atypiques ». Depuis mercredi 27 mars, elle a décidé de fermer son cabinet médical « temporairement ». Un message téléphonique enregistré sur le répondeur prévient les patients de cette décision.

Selon le Dr Bigorgne, la CPAM lui reproche d’avoir « une part d'indemnités journalières en accidents de travail supérieure à la moyenne des médecins du secteur et des arrêts maladie de plus de 45 jours ». Lors de l'entretien avec la caisse, quatre dossiers de patients lui ont été présentés. « Je n'ai pas pu me défendre. Est-ce que c’est ma faute si mes patients ont des accidents de travail ? Quant aux arrêts longs, pourquoi je ne reçois peu ou pas de courriers de médecins-conseils pour mettre fin aux indemnités journalières ? J’étais comme devant un tribunal entre la directrice de la CPAM et le médecin-conseil en chef », explique le médecin, encore émue. L'entretien a duré une heure et demie et elle est repartie avec une « mise sous objectif ». Cela signifie qu'elle a trois mois pour faire baisser ses statistiques sinon, elle s'expose à des sanctions. 

« Touche pas à mon médecin ! »

Aussitôt la décision du médecin connue, des habitants de la commune, craignant de perdre leur unique médecin généraliste, se sont mobilisés pour la soutenir. Relayé par la presse locale, un rassemblement a eu lieu samedi dernier devant le cabinet en signe de protestation.

 

 « Je regrette cette situation, répond au « Quotidien » Dominique Boitel, maire de la commune. La manière de faire de la CPAM n’est peut-être pas la bonne. C’est un bon médecin, très apprécié de la population. Je souhaite qu’elle reprenne son activité dès qu’elle le souhaite. »

Certains habitants vont même jusqu’à vouloir lancer une pétition intitulée « Touche pas à mon médecin ! ». Mireille Noussan, à l’origine de cette initiative est très remontée contre la CPAM. « C’est une professionnelle extraordinaire, humaine, à l’écoute des patients. Nous refusons que les bureaucrates la détruisent. Nous enverrons la pétition signée à la CPAM, au Conseil de l’Ordre des médecins et au ministère de la Santé. Nous ne la lâcherons pas », prévient-elle.

Petit pantin

La détermination des habitants touche beaucoup le Dr Bigorgne mais celle-ci avoue attendre de voir la teneur du courrier et jusque-là le cabinet restera fermé. « Cela dépendra de la suite de la mise sous objectif. Si je passe l’épreuve des trois mois, qui me dit que demain je ne serai pas reconvoquée pour autre chose ? Je risque de devenir leur petit pantin… »

Le médecin généraliste avoue « vouloir se battre contre l’injustice dont elle a été victime ». Mais, elle reconnaît que « c'est l'énorme goutte d'eau qui fait déborder le vase. Je remets en question l'exercice libéral », annonce-t-elle au « Quotidien ».

Dans un communiqué, la CPAM des Côtes-d’Armor se défend. Elle rappelle que « le contrôle des prescriptions d’arrêt de travail fait partie des missions de l’Assurance-maladie, garante de la juste utilisation des ressources ». Les rencontres organisées avec le service médical et certains médecins font partie des missions d'accompagnement des médecins sur le bon usage des arrêts de travail.

Ce n'est pas la première fois que la méthode de la CPAM des Côtes-d’Armor est remise en cause. En octobre, un rassemblement était organisé à Saint-Brieuc pour dire stop à la vague de convocations pour des « prescriptions atypiques » lancée par la caisse primaire locale, et soutenir les médecins ciblés. Ce mouvement avait été lancé par le Dr Yvon Le Flohic. Le médecin généraliste, ex-élu FMF à l'URPS médecins libéraux de Bretagne, avait déjà alerté contre ces « délits statistiques », qui risquaient au passage de déstabiliser l'offre de soins locale en décourageant la profession.


Source : lequotidiendumedecin.fr