« Le vrai scandale, ce n’est pas celui des masques, c’est celui des tests de dépistage », la crise du Covid analysée par un généraliste de terrain

Par
Stéphane Long -
Publié le 18/07/2020

Crédit photo : DR

Généraliste à Tourcoing, le Dr Bertrand Legrand n’a jamais cessé de recevoir des patients à son cabinet tout au long de l’épidémie de coronavirus. De cette expérience de médecin de terrain, il a tiré un ouvrage qui paraîtra le 20 août prochain : « Journal d’un médecin au temps du Coronavirus » (Éditions L’Archipel). Il y raconte son quotidien de soignant pendant les mois de février à mai, comment il en est venu à remettre en question ses pratiques médicales, parfois à l’encontre des recommandations officielles, pour lutter contre la maladie.

« LE QUOTIDIEN » - Pourquoi ce livre ?
Dr BERTRAND LEGRAND - C’est le fruit d’un travail avec Jan Laarman avec qui j’ai créé Vitodoc [service de prise de rendez-vous en ligne, NDLR]. Il s’agit vraiment d’un journal de bord. Je me suis astreint à donner mon émotion au jour le jour, mais aussi à écrire mes réflexions sur le moment : comment j’ai adapté ma pratique au cabinet au fil du temps en fonction de la compréhension qu’on avait de la maladie, pourquoi je suis sorti des clous à un moment donné : j’ai pris l’initiative de tester mes patients contre la doctrine et je n’étais pas d’accord sur les masques…

Vous avez été très critique sur la gestion de la crise par le gouvernement. Que leur reprochez-vous ?
D’être systématiquement en retard. En relisant ce journal de bord, je me suis rendu compte du décalage énorme qu’il y avait entre ce que nous, les médecins, constations sur le terrain, en particulier dans les zones de clusters, et les prises de décision des autorités. Sur les masques par exemple, je me rappelle avoir eu une discussion avec un responsable politique qui était persuadé que j’avais plusieurs centaines de masques à ma disposition alors que je n’en avais qu’une cinquantaine. Sur les tests c’est pareil. Au début, on me disait que c’était complètement crétin de tester les patients en aléatoire, alors que maintenant on en est à faire des centres de dépistage où on teste tout ce qui passe !

Vous aviez fait très tôt, vous, le choix de tester vos patients ?
Oui. Dès le mois d’avril, j’ai réalisé des tests Covid au cabinet. C’est grâce à cela qu’on a détecté des clusters, en testant des gens qui ne l’auraient pas été si on avait suivi la doctrine ! Aujourd’hui, tout le monde voit le scandale des masques parce que c’est très visible et c’est facile à comprendre. Mais le vrai scandale, c’est probablement les tests. Au début de l’épidémie, les autorités ont fait le choix de tester les patients symptomatiques. En ciblant uniquement cette population, on est passé à côté de nombreux cas qui ont propagé le virus. Il fallait tester massivement dès le départ. Et ce n’est pas en créant des centres de dépistage, comme on avait fait les vaccinodromes pour la grippe H1N1, qu’on y arrivera. Il faut donner aux médecins libéraux les moyens de le faire dans leur cabinet.

Mais au début de l’épidémie, la France manquait de tests, non ?
C’est faux. En réalité, on n’en a jamais manqué. Il suffisait de faire du pooling [mise en commun d’échantillons prélevés chez plusieurs personnes et testés en une seule fois, NDLR]. Avec cette technique, on passe de 700 000 PCR par semaine à 7 millions ! C’est la solution utilisée en Chine, en Corée du sud, en Islande… Pourquoi on ne l’a pas fait en France ? Parce qu’on n’a pas su remettre en question nos pratiques et changer notre doctrine.

Plusieurs dizaines de médecins sont décédés du Covid. Le gouvernement a-t-il une responsabilité ou est-ce que cela fait partie des risques du métier ?
Le gouvernement a une responsabilité. Dans la convention qu’on signe avec l’Assurance-maladie, il est notre employeur et il est à ce titre en charge de nous fournir les équipements de protection. Force est de constater qu’il en a été incapable.

Comment avez-vous vécu cette période en tant que médecin ? Avez-vous été contaminé ?
Non. J’ai toujours travaillé. J’ai fait le choix de consulter sans rendez-vous pour répondre tout de suite à la demande des patients. C’est d’ailleurs pour cela que j’avais du monde au cabinet. J’ai mis en place un serveur téléphonique pour être capable de traiter tous les appels. J’avais plus de 120 appels par jour au cabinet. On a supprimé la salle d’attente. Les gens attendaient dehors. Très tôt on a investi pour mettre en place des mesures de sécurité. On a même aménagé des préaux individuels à l’extérieur pour permettre aux patients de se protéger en cas de pluie !

Et la télémédecine ?
On en a fait très peu, et essentiellement pour les patients chroniques. Et quand on le faisait, c'était par téléphone. Pour une raison bien simple : à part les trentenaires et quarantenaires, les gens ne savaient pas utiliser la vidéo… La télémédecine, c’est très bien en théorie. En pratique, c’est beaucoup moins simple à mettre en œuvre.

Quelles leçons tirez-vous de cette crise ?
Qu’il faut sans cesse se remettre en question, s’interroger sur nos acquis et nos certitudes. On a bien vu pendant l’épidémie, face à un virus inconnu, qu’il fallait adapter nos pratiques. Et ce n’est pas parce qu’un infectiologue énonce une certitude qu’il faut le croire sur parole. Je suis aussi très attaché à garder mon indépendance de médecin. Si vous avez une hiérarchie, une tutelle, vous êtes paralysé et vous ne faites plus rien.


Source : lequotidiendumedecin.fr