2 000 généralistes en moins en dix ans : comment l'Ile-de-France est devenue le premier désert médical de France

Publié le 08/07/2019
- Mis à jour le 17/07/2019
desert

desert
Crédit photo : PHANIE

En Ile-de-France, à quelques kilomètres de la capitale, de nombreuses communes manquent de médecins, un phénomène paradoxal dans la région la plus riche et peuplée du pays, qui risque de s'accentuer dans les prochaines années.

Longtemps, Delloula, 66 ans, avait son médecin. Mais ce dernier est parti en retraite et « personne ne l'a remplacé ». Cette ancienne femme de ménage, qui vit dans une cité de Seine-Saint-Denis, souffre de problèmes cardiaques et a régulièrement besoin de consulter. Avant de trouver une place dans un centre de santé, il lui est arrivé de devoir aller aux urgences, pour une banale consultation : « J'y ai passé la journée. »

Comme elle, 4,4 millions de Franciliens « n'ont pas accès à un généraliste comme ils le devraient », soit 37 % de la population, explique Didier Jaffre, directeur de l'offre de soins à l'agence régionale de santé (ARS). « En quantité », la région est « l'endroit où vous avez le plus de médecins », mais, « rapporté à la population, nous sommes le premier désert médical français ».

Auparavant richement dotée en praticiens, l'Ile-de-France perd des soignants : en 10 ans, elle a vu partir 2 000 médecins généralistes.

Entre 1 500 et 2 000 patients par médecin traitant

A court terme, il y a bien « urgence », abonde le Dr Bruno Silberman, président de la branche médecins libéraux de l'union régionale des professionnels de santé (URPS) : 48 % des médecins libéraux franciliens ont plus de 60 ans, ce sont donc « la moitié des généralistes qui [vont partir] dans les cinq ans ».

« Un médecin traitant a en moyenne entre 1 500 et 2 000 patients en Ile-de-France », ajoute Alexandre Grenier, directeur général de l'URPS. « Quand il part à la retraite sans trouver de successeur, on a ce nombre de personnes qui cherchent un nouveau médecin, dont entre 30 et 40 % de patients dits complexes, avec des pathologies chroniques. »

En Seine-Saint-Denis, premier département concerné avec 95 % du territoire « en tension », la problématique n'est pas nouvelle. Dès 2011, des médecins ont voulu y remédier à Saint-Denis. Aux pieds d'une des grandes tours du Franc-Moisin, l'une des plus grosses cités du département, ils ont créé un centre de santé associatif, la Place Santé.

La volonté était double : « Répondre aux besoins de santé du quartier et créer une structure qui puisse attirer des médecins généralistes. Ça a marché, ceux qui étaient là au début sont presque tous restés », explique le Dr Anne-Gaëlle Provost. Mais le médecin généraliste le constate : la désertification « s'aggrave ». « Il y avait d'autres cabinets sur le quartier qui petit à petit se vident : sur les six médecins généralistes, deux sont partis et n'ont pas été remplacés, d'autres sont en burn-out. »

Coût du foncier

Parmi les raisons évoquées pour expliquer une telle désertification : des conditions d'exercice parfois difficiles, avec une activité soutenue dans une région fortement peuplée où certains patients sont en situation de grande précarité. À cela s'ajoute la spécificité de la vie en Ile-de-France, le prix du logement, les transports, qui poussent certains soignants à partir.

Leur installation se heurte aussi à un problème spécifique : le coût du foncier. Une équipe de jeunes médecins a, par exemple, voulu s'implanter à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis) : le bâtiment coûtait 550 000 euros, avec 800 000 euros de travaux.

En plus des mesures mises en place à l'échelle nationale, le syndicat, l'ARS et les collectivités investissent donc dans les murs. 85 projets ont été soutenus ces deux dernières années, pour 15 millions d'euros.

Pourtant, même quand les bâtiments sont là, attirer des médecins peut s'avérer difficile. Ainsi à Ablis, commune d'environ 3 500 habitants dans le sud des Yvelines, le maire cherche « depuis un an » un praticien pour remplacer un des trois médecins. « Annonces dans des publications spécialisées, recours à un cabinet de chasseurs de têtes… Rien n'y fait, pour l'instant on n'a pas de candidat, explique Jean-Louis Barth. Tout est là, on a même racheté les meubles du médecin précédent, le loyer est très modéré. »

Ailleurs, les maires continuent à se mobiliser. À La Verrière (Yvelines), commune populaire d'environ 6 000 habitants, les élus ont revêtu une blouse blanche aux vœux de la municipalité en janvier pour dénoncer l'absence de médecin depuis deux ans et la fermeture de la protection maternelle et infantile (PMI). 

11 000 logements pour les soignants

À l'ARS, on a clairement conscience de l'enjeu. Des mesures sont à l'étude. La tutelle travaille avec le conseil régional qui souhaite notamment construire 11 000 logements pour permettre aux soignants de se loger. Un ajustement sur la feuille de paie n'est pas exclu : « Il faut qu'on reconnaisse, dans les rémunérations, la spécificité des professionnels de santé franciliens », conclut Didier Jaffre.

(Avec l'AFP)

Source : lequotidiendumedecin.fr