Dossier

Regards de psychiatres sur la radicalisation

Ni profil type, ni motivation univoque, le radicalisé interroge les pratiques

Publié le 25/01/2018
Ni profil type, ni motivation univoque, le radicalisé interroge les pratiques

manchette
AFP

Des psychiatres « mobilisés pour parer à la menace terroriste » ? Les propos du ministre de l'Intérieur Gérard Collomb fin août ont été unanimement condamnés par la profession, extrêmement vigilante quant à toute tentative d'instrumentalisation par le politique. L'unanimité s'est faite pour affirmer que la radicalisation n'est pas une pathologie et qu'il n'y a pas plus de troubles mentaux chez les terroristes qu'en population générale. 

Les soignants n'ont néanmoins pas attendu cette injonction caricaturale pour explorer « la radicalisation ». Après les attentats de 2015, les expérimentations se sont multipliées, pour le pire et le meilleur. Un deuxième acte s'ouvre aujourd'hui, tout en prudence et sans « spécialiste » proclamé. « Plus personne ne parle de déradicalisation et c'est heureux, observe le Pr Thierry Baubet (chef de service de psychopathologie enfant et adolescent de l'hôpital Avicenne, AP-HP). Même le terme radicalisation est questionné ».

Le premier rapport « intermédiaire » de psychiatres sur la question, par la Fédération française de psychiatrie/Conseil national professionnel de psychiatrie*, diffusé mi-janvier, reflète ce souci de nuances. Le Pr Michel Botbol et coll. ont auditionné les soignants qui ont rencontré des « radicalisés ». « C'est la première fois qu'on voit une telle prudence dans la façon dont les acteurs défendent leurs opinions : tous se présentent comme des non-spécialistes et reconnaissent que ce qu'ils avancent peut être dit autrement, voire ne pas être dit », explique au « Quotidien » le Pr Botbol.

Des profils divers

Le rapport confirme la pertinence de la psychiatrie pour approfondir la compréhension des mécanismes psychologiques, et assume l'impossibilité de définir un profil type de radicalisé, pas plus que des motivations univoques.  

Entre radicalisation djihadiste et délinquance ou dérives sectaires, des corrélations existent mais pas de causalité, avertit le Dr Guillaume Monod, responsable de la consultation psychiatrique à la maison d'arrêt de Seine-Saint-Denis. Il y a rencontré, dans le cadre de l'évaluation clinique classique à l'entrée en prison, une soixantaine de personnes condamnées pour association de malfaiteurs en vue d'un acte terroriste, dont une quarantaine sont parties en Syrie, l'ont tenté, ou ont joué un rôle de logisticien. 

Sur ces 40, seulement 5 avaient fait de la prison par le passé pour délinquance. « Les djihadistes d'aujourd'hui ne sont pas systématiquement les délinquants d'hier », insiste-t-il. Autres clichés qu'il démine : l'amalgame entre terroristes et islamistes et entre djihadistes et malades psychiatriques : 4 sur 40 souffraient d'une pathologie mentale, 2 de handicap. Quant aux dérives sectaires, elles s'en distinguent en ce qu'elles concernent de petits groupes, locaux (non des milliers de personnes à travers le monde), et la violence est plutôt dirigée à l'intérieur du groupe qu'à l'extérieur. Le Dr Serge Blisko, président de la Miviludes, ajoute une différence dans l'intentionnalité (un radicalisé s'implique consciemment, à la différence d'une personne qui tombe sous emprise sectaire).

Hélène Bazex, docteur en psychologie et expert judiciaire, distingue les délinquants ambitieux (jeunes impulsifs en quête d'une nouvelle identité), les idéologues prosélytes aux traits histrioniques, les grands vulnérables (sdf, toxicomanes), et les personnes atteintes de troubles psychiques.

La Pr Marie-Rose Moro**, pédopsychiatre, différencie la radicalisation des adolescents, celle d'adultes adhérant à une idéologie, et les passages à l'acte. 

D'aucuns brossent d'autres typologies, en fonction des personnes rencontrées et des grilles de lectures, grilles qui se situent entre deux pôles, schématise le Pr Botbol : « l'un qui consiste à dire qu'il y a du psychique dans le processus de radicalisation, l'autre qu'il n'y a que du politique ».

Pas de spécificité des prises en charge...

Face à ce polymorphisme des radicalisations, le rapport de la FFP conclut à « la difficulté opérationnelle à construire des modalités de prise en charge suffisamment stabilisées, donnant lieu à une formation validée ». Aucune baguette magique. « Et peut-être que cela continuera comme ça », présume le Pr Botbol sans le déplorer.

Les soignants qui ont suivi un radicalisé assurent avoir fait « ce qu'ils savent faire ». « Un boulot de CMP, on ne réinvente pas la poudre », résume le Dr Monod. À ceci près que le psychiatre a choisi de ne pas ignorer la religion que brandit le patient : « Je leur dis que je suis chrétien protestant et que je prends au sérieux leurs convictions. Ils y voient un gage de sincérité. C'est un point de départ qui permet de passer à autre chose », précise-t-il.

« Je n'ai qu'un credo : la thérapie familiale, qui permet de rembobiner une séparation compliquée, pour que le jeune se dégage harmonieusement de l'emprise familiale ou de son absence », reconnaît le Pr Serge Hefez. Le pédopsychiatre de La Pitié-Salpétrière lit la radicalisation comme la pathologie d'une adolescence où le processus de désaffiliation a échoué. 

À la Maison de Solenn (Cochin), la Pr Marie-Rose Moro a observé ces trois dernières années l'évolution des radicalisations chez les 14-25 ans qu'elle reçoit : « Avant les attentats, elles étaient écologiques, politiques, violentes, religieuses. Puis l'islamisation est devenue la voie unique », constate-t-elle. Après plusieurs évaluations, la prise en charge est pluridisciplinaire. « On essaie d'être plus intéressant que la notion de Djihad, que l'excitation de la guerre ou que l'effroi qu'ils inspirent », dit la spécialiste du transculturel. 

...Sauf du côté des soignants

Vraiment, aucune spécificité ? « Elle est du côté des professionnels », pointe le Pr Baubet. « Face à ces profils, il y a pu avoir des clivages dans les équipes, une perte de repères. Que faire face à un patient qui n'est pas Charlie ? » interroge-t-il. Ou quand la religion s'invite en consultation ? 

Pour mieux outiller les soignants et plus largement la société face à ces cas, la recherche doit être encouragée, concluent les psychiatres, qui appellent aussi les pouvoirs publics à renforcer les moyens des réseaux de pédopsychiatrie et psychiatrie, la médecine scolaire, et la protection de l'enfance, clefs dans le repérage et la prévention. Bien que celle-ci déborde le médical, et touche davantage au politique, social, culturel ou religieux.  

*Rapport intermédiaire du groupe de travail Fédération française de psychiatrie, coordonné par le Dr Jean Chambry, rédigé par le Pr Michel Botbol, la Dr Catherine Lacour, et le psychologue Nicolas Campelo. 

**« Quand l'adolescent s'engage, radicalité et construction de soi » dialogue entre Philippe Gutton et Marie-Rose Moro, In Press. 

Ce contenu est réservé aux abonnés

Je m'abonne à partir de 1 €

Déja abonné au journal ?

Activez votre abonnement web

Déjà abonné ?