Dossier

Ils ont (re)lancé la polémique sur l'homéopathie

Mais qui sont donc les anti-#FakeMed ?

Publié le 24/06/2019
Mais qui sont donc les anti-#FakeMed ?

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« Ce sont essentiellement de jeunes médecins, vraisemblablement pétris de certitudes à la sortie de la fac. » Voici comment le Dr Charles Bentz, président du Syndicat national des médecins homéopathes français (SNMHF), dépeint les signataires de la désormais célèbre tribune parue en mars de l'année dernière dans Le Figaro et demandant le déremboursement de l’homéopathie. Interrogé par nos confrères du Monde au mois de novembre, l’historien et philosophe Alexandre Klein croyait pour sa part déceler dans leur démarche une forme de jalousie. « Ayant de moins en moins de temps à accorder à leurs malades, ils ne peuvent plus prendre réellement soin (au sens du care) d’eux », avançait-il. « Contrairement aux homéopathes, acupuncteurs ou ostéopathes qui, eux, offrent du temps d’écoute et de soins individualisé. »

L’affaire semblerait donc entendue : le mouvement anti-#FakeMed serait le fait de jeunes ayatollahs de l’Evidence-Based Medicine explosant sous la pression des contraintes budgétaires. Sauf que quand on discute avec les médecins qui ont pris la plume pour dénoncer l’homéopathie, c’est une autre image qui se dessine : ces praticiens ont certes le verbe haut, mais ils se caractérisent avant tout par une grande envie d’échanger… ce qu'ils ne se privent pas de faire sur les réseaux sociaux, où nombre d'entre eux passent une grande partie de leur temps.

Un ADN très numérique

Car #FakeMed, cela a d'abord été un hashtag. « L'origine du mouvement se trouve sur Twitter, où nous avons l'habitude d'y échanger autour de cas cliniques, et où nous avons vu monter les comportements de patients refusant les soins, notamment autour des vaccins », explique Jérémy Descoux, cardiologue qui préside aujourd'hui le Collectif Fakemed, association fondée depuis par certains des signataires de la tribune. « Un jour, un confrère a fait remarquer qu'il ne pouvait pas faire état de son diplôme de microchirurgie, non homologué par l'Ordre, alors qu'un homéopathe pouvait se vanter de son orientation sur sa plaque. »

L'idée d'une tribune émerge chez les médecins twittos. Ni une, ni deux, un premier jet est rédigé, aussitôt partagé avec la communauté. « On s'y est mis à une petite centaine, pour écrire quelque chose de pas trop stupide », sourit Jérémy Descoux. La suite est connue : la tribune, publiée dans le Figaro, fait grand bruit. À tel point que la ministre de la Santé s’est vue contrainte de demander à la Haute autorité de santé (HAS) de se prononcer sur le remboursement de l’homéopathie.

Les signataires, quant à eux, se retrouvent dans la tourmente : des syndicats, dont le SNMHF, les assignent par dizaines devant l’Ordre pour non-confraternité. En plus des procédures disciplinaires, ils doivent gérer l’attention que leur tribune a attirée. Pour la plupart d'entre eux, c'est le baptême du feu médiatique : de par le mode de recrutement même du mouvement, essentiellement numérique, l'âge moyen des signataires est en effet sensiblement inférieur à celui de la population médicale, et rares sont ceux qui ont l'habitude de répondre aux questions des journalistes.

Jeunes et open

Cette jeunesse du mouvement (bien qu'il existe beaucoup de contre-exemples de médecins aux tempes grises parmi les signataires) est bien plus qu'une caractéristique sociologique. Elle détermine aussi le type de formation médicale auquel ses membres ont eu accès. Ils sont par exemple nombreux à citer l'importance qu'a eue dans la formation de leur jugement critique la Lecture critique d'article (LCA), introduite aux Epreuves classantes nationales (ECN) en 2009. « L’introduction de la LCA a constitué une forme de tournant dans les études médicales » estime le Dr Matthieu Calafiore, généraliste enseignant dans le Nord, chroniqueur sur la chaîne C8 et signataire de la tribune. « Avant, quand le grand professeur avait dit quelque chose, la messe était dite ; maintenant, les étudiants sont formés à ne faire confiance à personne, pas même à eux-mêmes. »

En plus d'avoir été formés à valoriser l'esprit critique, ces jeunes médecins biberonnés au numérique partagent un goût pour l'échange, la volonté de se remettre en question et de jouer collectif. « Je vais régulièrement sur Twitter pour ma formation médicale », explique par exemple le Dr Céline Berthié, généraliste girondine, signataire de la tribune et porte-parole du collectif FakeMed. « Nous présentons des situations cliniques, nous demandons l'avis des autres, nous nous informons sur les dernières recommandations, là où certains confrères se fondent avant tout sur leur expérience personnelle et les situations qu'ils ont connues. »

Cette propension à la discussion va à l'encontre de l'image des khmers rouges de la médecine que l'on se fait souvent des anti-#FakeMed. « On ne croit pas du tout à la science comme à quelque chose d'immuable, on s'interroge », indique le Dr Matthias Wargon, signataire de la tribune et chef du service des urgences à l'hôpital Delafontaine de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). « Et d’ailleurs si demain, une étude en double aveugle montrait que l'Oscillococcinum guérissait la grippe, j'en prescrirais ! »

Prendre le temps

Et ce n'est pas tout. Loin d'être les stakhanovistes de la consultation que l'on voudrait voir en eux, les anti-#Fakemed disent au contraire prendre autant de temps que possible avec leurs patients. « Je connais beaucoup de signataires de la tribune, et je sais qu'ils ne prévoient pas un créneau de consultation toutes les 10 minutes », assure Matthieu Calafiore. « Je prends 20 minutes par créneau », confirme Céline Berthié. « Je sais bien que je gagne moins en ralentissant, mais je préfère faire de la qualité. »

C'est donc toute une vision de la médecine qui se dessine dans ce portrait des anti-#FakeMed, avec, en creux, un conflit de génération. « Dans les années 1980, la démographie médicale n'était pas la même et le médecin devait faire plaisir à ses patients pour les garder », explique Jérémy Descoux. « Nous préférons passer du temps à éduquer les gens, à leur expliquer comment gérer un rhume à la maison. » Et le cardiologue d'en profiter pour répondre à une autre critique souvent adressée à son mouvement : celle d'une supposée accointance avec l'industrie pharmaceutique. « Nous prônons la dé-prescription, franchement, je ne vois pas quel labo ça sert ! »






 

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