Crise des opioïdes : conséquence d'un mésusage en postopératoire

Par Charlène Catalifaud
- Mis à jour le 15/07/2019
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Crédit photo : S. Toubon

« The Lancet » consacre trois publications accompagnées d'un éditorial à la crise des opioïdes vue sous le spectre des douleurs post-chirurgicales, dont la mauvaise gestion est une cause majeure de la crise.

Alors que le recours aux opioïdes pour la prise en charge des douleurs post-chirurgicales aiguës et chroniques a augmenté au cours de ces 10 dernières années, cette série d'articles dresse un état des lieux de la situation en soulignant les problèmes liés à l'utilisation abusive de ces médicaments, sans pour autant remettre en cause leur intérêt dans le cadre d'un emploi approprié.

Des prescriptions non adaptées

Dans un commentaire également publié dans « The Lancet », Markus Hollmann et al. rappellent qu'aux États-Unis, 90 personnes meurent chaque jour d'une overdose d'opioïdes : « Pour beaucoup de ces personnes, la dépendance aux opioïdes a commencé avec une prescription après une intervention chirurgicale mineure, ce qui souligne le rôle central du système de santé dans cette épidémie. »

Si elle a commencé aux États-Unis dans les années 1990, la crise des opioïdes s'est depuis largement propagée à d'autres pays, comme le Canada ou la Grande-Bretagne. La prescription d'opioïdes a ainsi doublé à travers le monde entre 2001 et 2013.

Les auteurs du premier article indiquent que, quel que soit le type d'opération, 10 % des individus opérés vont souffrir de douleur postopératoire chronique. « Une douleur postopératoire aiguë mal contrôlée est un facteur prédictif du développement de douleurs chroniques, mais les médicaments actuellement disponibles pour traiter cette douleur aiguë sont généralement inefficaces pour la prévenir », expliquent-ils.

Pourtant, ces douleurs sont souvent traitées par de plus fortes doses d'opioïdes, ce qui aggrave le problème, en favorisant la survenue d'une tolérance vis-à-vis des opioïdes ou d'une hyperalgésie induite par les opioïdes (amplification de la douleur).

Des mesures pour diminuer la surprescription

Les auteurs du deuxième article se sont intéressés à l'augmentation des prescriptions d'opioïdes après une hospitalisation. Ils évoquent une étude de 2009 qui, en comparant les États-Unis et les Pays-Bas, illustre l'abus de prescriptions outre-Atlantique. En effet, après une opération à la suite d'une fracture de la hanche, 77 % des Américains ont reçu des opioïdes quand aucun Néerlandais n'en a eu.

Une autre étude menée auprès de plus de 155 000 patients américains ayant subi une opération à faible risque montre que la dose quotidienne moyenne d'opioïdes prescrite en postopératoire a augmenté de 13 % entre 2004 et 2012. Les auteurs précisent néanmoins que la tendance est depuis à la baisse.

« Dans les contextes où la surprescription d'opioïdes après une chirurgie semble être courante, comme aux États-Unis et au Canada, des efforts sont en cours pour identifier et mettre en œuvre des interventions efficaces au niveau du patient, du système de santé et des politiques afin de décourager la prescription excessive d'opioïdes et de prévenir les mésusages », souligne les auteurs.

Pour parvenir à un recours moins abusif aux opioïdes, les auteurs de ces deux études prônent ainsi la mise en place de cliniques de transition pour prendre en charge la douleur destinées aux patients à haut risque d'utilisation prolongée d'opioïdes après une chirurgie.

Des recommandations sont nécessaires

La troisième étude a porté sur les mécanismes de tolérance et d'hyperalgésie induite par les opioïdes. « Une meilleure compréhension des effets des opioïdes au niveau neurobiologique, clinique et sociétal est nécessaire pour améliorer les soins », soulignent les auteurs.

Ces derniers ont également pointé l'intérêt d'une prise en charge multimodale. « Au fur et à mesure que nous comprenons mieux les limites de l'utilisation des opioïdes, les schémas thérapeutiques analgésiques multimodaux sont de plus en plus utilisés, ce qui permet de réduire la dose d'opioïdes et pourrait être la clé pour éviter la dépendance à long terme », commentent Markus Hollmann et al.

Globalement, les auteurs regrettent notamment qu'il n'existe aucun consensus quant à la durée maximale pendant laquelle les patients peuvent être traités par opioïdes, et en appellent à des recommandations précises sur l'utilisation des opioïdes.