Covid-19 et addictions : maintenir le lien avec les patients, et s'attendre à en recevoir de nouveaux

Par
Coline Garré -
Publié le 22/04/2020

Crédit photo : PHANIE

« Avec 4 à 5 millions d’alcoolodépendants, 13 millions de fumeurs de tabac et un million et demi d’adeptes du cannabis, la France compte parmi les pays européens les plus exposés aux risques d’aggravation des addictions liés au confinement », s'alarme ce 21 avril l'Académie nationale de médecine. 

Pour contenir ces risques, l'Académie recommande notamment de sensibiliser les professionnels au risque d’interruption des soins chez les personnes suivies pour une pathologie addictive ; et de maintenir l’activité de réduction des risques des structures sanitaires médico-sociales spécialisées en addictologie.

Maintenir un accueil sécurisé de proximité 

« Les différents niveaux de soins en addictologie, des structures de proximité aux CHU en passant par les centres hospitaliers, ont survécu au Covid-19 mais de manière très inégale », constate le Pr Amine Benyamina, président de la Fédération française d'addictologie (FFA). « En fonction des régions et des contextes locaux, certains centres de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA) ou centres d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogues (CAARUD) ont fermé ou ont organisé des consultations à distance », décrit-il. 

Pour les plus vulnérables, les « confinés dehors », les personnes en grande précarité sociale ou éloignées des soins, « l'idéal est d'assurer un accueil sécurisé (avec respect des gestes barrières) dans les structures de proximité médico-sociales ou psycho-sociales », considère le Pr Benyamina. Selon les premières remontées de terrain au sein de la FFA, des overdoses à la méthadone sont survenues chez de nouvelles populations, souvent étrangères, en situation irrégulière, rapporte-t-il.

Des patients suivis moins à risque 

À l'hôpital, les patients les plus à risque, notamment ceux qui souffrent d'une pathologie psychiatrique associée, continuent à être reçus en consultation. Quant aux autres, tant qu'ils sont déjà suivis, le Pr Benyamina est confiant, même s'il déplore quelques perdus de vue au bout d'un ou deux mois. « Certains n'osent pas rappeler et risquent de se marginaliser. Alors nous appelons un à un les patients de nos files actives, pour proposer des rendez-vous téléphoniques, des téléconsultations. »

« La plupart de mes patients alcoolodépendants tiennent, même si certains, au début du confinement, lorsque l'organisation de la téléconsultation n'était pas encore finalisée, ont pu commencer à reboire : par angoisse, et parce qu'ils ne venaient plus en consultation », témoigne le Pr Benyamina. 

En revanche, les inquiétudes sont réelles pour les personnes qui ne sont pas encore inscrites dans un suivi. « Ce n'est pas pendant le Covid qu'elles vont trouver du soin. Nous n'avons pas encore trouvé la solution », reconnaît le Pr Benyamina, qui prévoit néanmoins de les recevoir en priorité dès la fin du confinement.  

Une nouvelle population à récupérer

Le chef de service de psychiatrie de Paul-Brousse observe plus largement une majoration de la consommation de tabac et d'alcool. Y compris en population générale,  également touchée par une surconsommation aux écrans.  

Le Pr Benyamina s'attend à voir arriver de nouveaux profils de patients dans l'après-déconfinement : ceux qui auront succombé à de mauvaises habitudes ou qui, vulnérables, auront décompensé au cours de ces derniers mois. 

Enfin, beaucoup d'inconnues devraient être explorées, comme le lien entre addictions et confinement, mais aussi le rôle protecteur ou non de la nicotine, ou encore le degré de contamination au Covid-19 des patients addicts, selon le Pr Benyamina. La question des moyens consacrés à la psychiatrie et à l'addictologie ne manquera alors pas de resurgir.  

À Paris, les acteurs du plan Crack mobilisés 

À Paris, une vingtaine de structures spécialisées dans l’accueil et l’accompagnement des usagers de drogues (CAARUD, CSAPA, espaces de repos, salle de consommation à moindre risque) fonctionnent, assurent ce 21 avril les acteurs du plan Crack (Ville de Paris, préfectures, ARS...) 

Les CSAPA, qui ont mis en place des téléconsultations, se sont recentrés sur la prescription, le suivi et la dispensation des traitements de substitution pour lesquels ils observent une augmentation des demandes de prises en charge depuis le début du confinement. Les CAARUD et l’association SAFE poursuivent leurs activités de dispensation du matériel de prévention et de réduction des risques.

La salle de consommation à moindre risque – espace Gaïa – est ouverte, mais recense seulement 60 passages par jour, versus 400 avant le confinement. En cause : la réduction des postes d’injection et la suspension des postes d’inhalation. 

Enfin, les maraudes de réduction des risques et de médiation sociale se poursuivent, grâce aux associations. 


Source : lequotidiendumedecin.fr