Attentats : le directeur de la cellule d’urgence médico-psychologique raconte et s’interroge

Publié le 19/01/2015
Attentats

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Crédit photo : AFP

« La cellule d’urgence médico-psychologique (CUMP) du SAMU de Paris vient de vivre une situation de crise sans précédent à deux titres, explique au " Quotidien " le Pr Didier Cremniter, son directeur, qui est également le référent national du réseau d’urgence médico-psychologique. D’une part, nous sommes intervenus auprès de victimes sur des attentats multi-sites et relativement concomitants, à Paris, porte de Châtillon, à Dammartin-en-Goële et porte de Vincennes, alors que rien ne nous disait – ni ne nous dit encore – que d’autres événements n’allaient pas survenir ; d’autre part, nous avons pris en charge un immense bouleversement populaire après les tirs, pour la première fois en France, contre des journalistes et un journal, une action qui a attenté à une icône du grand public, quelque chose comme l’âme du pays, au cœur de nos valeurs. »

Dans ce contexte, deux difficultés majeures ont dû être surmontées, mobiliser les moyens suffisants et les coordonner. « Une quarantaine de permanents du SAMU et de volontaires de l’EPRUS, des psychiatres pour un tiers d’entre eux, des psychologues et des infirmiers, ont été envoyés sur les différents sites, soit la totalité des effectifs de la CUMP 75, renforcés par les CUMP des départements franciliens, sous l’égide de l’ARS [Agence régionale de santé]. Nous avons pris l’option de ne pas solliciter les CUMP de régions limitrophes, le Nord et le Centre, pour deux raisons : il fallait garder des réserves intactes et opérationnelles pour faire face à toute évolution. Et avant d’engager tout moyen supplémentaire, il est indispensable d’être en capacité de les coordonner, faute de quoi, avec un trop grand nombre d’intervenants, on nuit à la qualité des soins. »

« Jusqu'à 200 victimes le premier jour »

« D’abord prises en charge dans l’immeuble de Charlie Hebdo, les personnes pouvant présenter un traumatisme psychologique ont été regroupées sur une plateforme à l’Hôtel-Dieu, un établissement choisi pour sa proximité avec la Préfecture de Police ainsi que pour la disponibilité des urgences psychiatriques. Il a donc fallu harmoniser deux cultures médicales, celle de la CUMP et celle des urgences psychiatriques hospitalières. On a improvisé des réglages et des ajustements pour mettre au point un modèle de prise en charge médico-psychologique inédit, alors que le flux de victimes continuait à augmenter : jusqu’à 200 le premier jour, avec les salariés de l’immeuble du journal qui connaissaient personnellement les dessinateurs tués, puis, très vite, les voisins de la rue Nicolas-Appert, qui avaient entendu les coups de feu. »

« Le nombre s’est encore accru le lendemain et le surlendemain, en particulier à Dammartin-en-Goële, où deux écoles accueillaient un effectif de 1 000 élèves, dont les parents étaient en état de choc. Les jours suivants, les appels reçus sur les lignes de régulation du SAMU et celles du centre de crise du ministère des Affaires étrangères n’ont pas cessé, orientant vers la CUMP plus de 150 personnes. »

Pour la première fois, des volontaires frappés d’épuisement

« Autant de personnes à écouter, même lors des arrivées de familles en provenance d’Haïti, de Charm-el-Cheik ou de Nairobi, nos équipes n’y avaient jamais été confrontées, avec une telle intensité de souffrance. Si bien que le professionnalisme a atteint ses limites : pour la première fois depuis la création des CUMP, des intervenants frappés d’épuisement ont dû être contraints à une pose de 24 heures, certains ont même été jugés trop éprouvés pour reprendre le travail. »

Tout en s’appuyant sur un noyau de collègues très proches, le patron de la CUMP s’est efforcé de repérer tous ces volontaires submergés par la souffrance, en veillant à se protéger lui-même « avec un minimum de recul ». Il a organisé deux debriefings d’étape la semaine dernière, un troisième est prévu cette semaine, avant le debriefing final.

Fidèle à la tradition des CUMP réfractaire aux satisfecits, le Pr Cremniter, visiblement affecté, s’interroge : « Avons-nous été à la hauteur des événements ? Franchement, je ne le pense pas ; je me demande en particulier si nous n’aurions pas dû faire appel aux renforts d’autres cellules. »

Pour l’heure, ses équipes continuent à traiter de nouveaux patients, au rythme d’une quinzaine de personnes qui téléphonent encore chaque jour, notamment au retour des enterrements, en France et en Israël. « Aucune victime ne doit rester sans soin, avec des risques d’enfermement post-traumatique, souligne le patron de la CUMP. Nous ne lèverons l’alerte que lorsque les appels s’interrompront. »

Christian Delahaye

Source : lequotidiendumedecin.fr