« Nous prévoyons de produire les premiers 100 anticorps monoclonaux dirigés contre SARS-CoV-2 d'ici à fin mai », indique Hugo Mouquet (Institut Pasteur/INSERM)

Par
Charlène Catalifaud -
Publié le 17/04/2020

Crédit photo : PHANIE

À partir du sang de donneurs en rémission de l'infection Covid-19, le laboratoire Immunologie humorale (Institut Pasteur/INSERM, Paris) est en mesure de produire des anticorps monoclonaux neutralisants spécifiques du SARS-CoV-2. Les applications potentielles de ces travaux dirigés par Hugo Mouquet sont multiples.

LE QUOTIDIEN : Comment allez-vous produire des anticorps monoclonaux spécifiques de SARS-CoV-2 ?

HUGO MOUQUET : Dans un premier temps, nous prélevons les cellules B de sujets en rémission. Nous appliquons ensuite une approche méthodologique utilisée depuis des années qui nous permet de capturer les cellules B spécifiques de l'antigène viral produites en réponse à l'infection. Il s'agit ici des cellules spécifiques de la protéine Spike ou S, protéine d'enveloppe du virus qui lui permet d'infecter les cellules humaines en se fixant aux récepteurs ACE2. C'est cette protéine que ciblent les anticorps neutralisants qui vont inhiber l'infection.

Pour cela, nous produisons en laboratoire une forme recombinante de la protéine virale S que nous marquons avec une molécule fluorescente afin d’identifier les lymphocytes B qui s'y fixent.

Une fois ces cellules capturées et isolées, nous ne les maintenons pas en culture cellulaire, mais nous utilisons uniquement leur matériel génétique pour récupérer l'ADN codant pour les anticorps. Ainsi, nous séquençons les gènes des immunoglobulines exprimés par chaque cellule afin de cloner ces gènes et de produire, grâce à la biologie moléculaire, des anticorps monoclonaux identiques à ceux produits par les personnes convalescentes.

Nous prévoyons de produire déjà 100 anticorps monoclonaux humains dirigés contre la protéine S, prêts à être testés, d'ici à fin mai, et nous en produirons encore plusieurs dizaines de plus si besoin les mois suivants.

D'où viennent les prélèvements que vous utilisez ?

Nous avons eu accès à une vingtaine de prélèvements sanguins de patients convalescents par le biais de la cohorte nationale French Covid-19 et de la cohorte CORSER. Nous sélectionnons les patients sur la base d'une sérologie pour identifier ceux présentant les titres les plus élevés d'anticorps contre la protéine S, car plusieurs études ont montré que le taux d'anticorps était corrélé avec le pouvoir neutralisant du sérum. La capacité de neutralisation des sérums des sujets et des anticorps monoclonaux sera de toute façon évaluée.

Au total, nous prévoyons de recourir à au moins dix donneurs. Nous avons déjà commencé à isoler les cellules B pour sept d’entre eux.

Quelles sont les applications potentielles de ces travaux ?

Les molécules que nous développons représentent une panoplie d'outils intéressants.

Sur le plan fondamental, nos travaux permettent notamment de mieux comprendre la réponse anticorps face au SARS-CoV-2 et pourquoi certains patients ont de meilleures réponses que d'autres.

Les molécules spécifiques générées peuvent aussi être utilisées comme outil diagnostique. Soit comme standard dans les tests sérologiques utilisant la protéine S comme antigène, soit en détectant directement le virus par un « sandwich » en utilisant deux anticorps monoclonaux différents.

Le fait d'étudier au niveau moléculaire les interactions entre l'anticorps neutralisant et sa cible permet d'identifier avec précision les épitopes neutralisants de la protéine d'enveloppe virale. Ce qui est très important pour produire des immunogènes afin de développer des vaccins.

En prophylaxie et en l'absence de vaccin, il est envisageable de modifier les anticorps de manière à allonger leur demi-vie, afin de les administrer à des populations à risque par exemple. Enfin, les anticorps monoclonaux produits peuvent avoir un intérêt thérapeutique par immunisation passive chez des patients infectés présentant une forme sévère.

Toutefois, la durée de développement industriel des anticorps monoclonaux est identique à celle d'un vaccin. Cela peut prendre jusqu'à 1 ou 2 ans. Nos travaux pourraient être utiles en cas de nouvelle vague d'épidémie liée à SARS-CoV-2 ou à un autre coronavirus, car nous aurions alors des molécules déjà prêtes qui pourraient être testées très rapidement sans avoir à repartir de zéro.

Propos recueillis par Charlène Catalifaud

Source : lequotidiendumedecin.fr