« J'ai vécu la réalité... » : pourquoi le député Alain Bruneel a passé six heures incognito sur un brancard aux urgences

Par
Géraldine Langlois -
Publié le 03/07/2019
Alain Bruneel

Alain Bruneel
Crédit photo : AFP

Alain Bruneel, député (PCF) du Nord, s'est infiltré incognito une partie de la nuit aux urgences du centre hospitalier de Douai afin de se rendre compte de la réalité vécue par les patients et les professionnels de santé. « Une grande découverte », confie-t-il au « Quotidien ». 

LE QUOTIDIEN : « Comment vous êtes-vous présenté aux urgences ?

Alain BRUNEEL : Il y a trois semaines, je suis allé saluer les grévistes des urgences de Douai, en grève après l'agression d'une infirmière et par rapport au manque d'effectifs. J'avais prévu de revenir incognito comme patient à une date inconnue...

Et je suis venu le vendredi 28 juin ! Je suis arrivé 21h30. J'ai été reçu par l'agent administratif, à qui j'ai dit que j'avais des maux de ventre. Il a créé un dossier et la porte des urgences s'est ouverte. Je me suis retrouvé dans une salle d'attente. Dix minutes après, une infirmière a pris ma tension, ma température, mon pouls, m'a demandé où et à quel point j'avais mal. On m'a installé dans un brancard en me disant qu'il y aurait trois heures vingt d'attente pour voir le médecin.

À 22h58, on m'a déplacé dans le secteur « semi-lourd », un très long couloir dans lequel les patients attendent sur les brancards les uns à côté des autres, huit au départ et 14 à la fin. Au bout, il y a les médecins urgentistes et les box d'examen. Là commence l'attente : quand les box sont pleins, les médecins ne peuvent pas examiner les patients.

On se rend compte que ce n'est pas évident de rester allongé sur un brancard et que le personnel soignant n'a pas le temps de jouer son rôle. À 3h30, j'ai rencontré un médecin. Je lui ai expliqué qui j'étais et pourquoi j'étais là. Il m'a parlé de son attachement à son travail, aux urgences, mais aussi des limites qu'il rencontre. Je ne suis bien sûr pas resté pour faire d'autres examens et je suis sorti six heures après mon arrivée. On m'a dit que j'avais eu de la chance car cela aurait pu être plus long encore !

Comment les professionnels vous ont-ils paru travailler ?

Je précise que je n'ai vu les professionnels que depuis là où j'étais. Quand on est sur le brancard « de queue », on ne voit les médecins qu'après avoir attendu. Ce soir-là, il y avait deux médecins urgentistes intérimaires, un urgentiste intérimaire avec le SMUR et deux internes, soit cinq médecins en tout.

Les infirmières et les aides-soignantes sont toujours en mouvement. Je ne les ai jamais vues se reposer ni s'asseoir ! Certains professionnels n'ont pas eu le temps manger. Après 22h, l'agent d'accueil administratif n'est plus là. Les deux infirmières doivent s'occuper de l'accueil des patients qui arrivent par leurs propres moyens ou avec le SMUR, les ambulances ou les pompiers tout en répondant aux appels des familles. Ce jour-là, entre 21h30 et minuit, 201 personnes ont été admises et d'autres sont encore arrivées ensuite. 

Que retenez-vous de cette expérience ?

Ça a été une grande découverte. J'ai vécu la réalité des patients qui restent inquiets et la réalité de ce que vit tous les jours le personnel qui ne peut pas faire face, son impuissance.

Quand on parle de souffrance chez les personnels, elle existe aussi chez les patients. Ce qui est compliqué pour le patient l'est aussi pour le soignant. Je n'ai pas vu de « bobologie », comme on dit. J'ai vu des personnes, des hommes, des femmes, des jeunes, des vieux, mélangés. Certains étaient dans l'impatience mais j'ai vu aussi une solidarité entre patients et avec le mouvement des soignants.

J'ai été un témoin parmi les témoins, les patients et les familles, de cette situation. Mon objectif était de me rendre compte de la réalité pour les patients et les professionnels, de partager leur cri de révolte et de demander des moyens. 

Quelles mesures jugez-vous prioritaires ?

La nécessité d'embaucher des personnels supplémentaires me paraît une évidence. Tout le monde le réclame. Sur les 20 dernières années, 100 000 lits d'hospitalisation ont été supprimés alors qu'on est passé de cinq millions de passages aux urgences en 2000 à 23 millions en 2018 avec le même nombre de personnels.

J'ai déjà souligné à la ministre de la Santé que la suppression de la taxe sur les salaires dans la fonction publique hospitalière, qui représente environ 7 % des dépenses des établissements, représenterait quatre milliards d'euros. La Cour des comptes évoque régulièrement les 20 à 25 milliards d'euros d'évasion sur les cotisations sociales. L'égalité des salaires hommes/femmes ferait aussi rentrer 23 milliards de cotisations en plus à la Sécu.

En réalité, il faudrait une volonté politique pour renforcer le personnel des urgences mais il n'y en a pas. J'ai déposé début mai, au nom de mon groupe parlementaire à l'Assemblée nationale, une proposition de loi pour obtenir un moratoire sur les fermetures lits, de maternités et de services d'urgences et l'ouverture de discussions par bassin de vie. Le président de la République envisage de faire examiner un projet qui aurait recueilli plus d'un million de signataires. C'est pourquoi nous avons mis en ligne une pétition pour dire stop à ces fermetures de lits, de maternités et de services d'urgences. Il faut que les citoyens s'en emparent car l'hôpital public appartient aux citoyens !

Propos recueillis par Géraldine Langlois

Source : lequotidiendumedecin.fr