En finir avec le caractère public des établissements ? Des hospitaliers s'écharpent par tribunes interposées

Par
Martin Dumas Primbault -
Publié le 29/04/2020

Crédit photo : PHANIE

La bombe a été lâchée par Gérard Vincent et Guy Collet, deux anciens directeurs d'hôpitaux autrefois liés à la Fédération hospitalière de France (FHF). Dans une tribune au « Monde » parue jeudi 23 avril, ils proposent de généraliser le statut d'établissement de santé privé d'intérêt collectif (ESPIC) à tous les hôpitaux. Après la crise, il faudra « sortir du débat mortifère public-privé », exhortent-ils.

Pour les deux hommes, le statut d'ESPIC propose un système de gouvernance qui « ne recherche pas en permanence un équilibre des pouvoirs propice à l'immobilisme et à l'indécision » à l'inverse des établissements publics. De plus, le mode de recrutement se fait sur contrat, y compris pour les médecins et la rémunération est fixée par convention collective. « C'est simple, clair, responsable », saluent les auteurs de la tribune. Le secteur privé aussi devra évoluer « vers un système de fondations ». Gérard Vincent et Guy Collet envisagent même, à terme, une fusion des fédérations hospitalière sur le modèle de l'Allemagne. Une « proposition à forte valeur symbolique », estiment-ils.

Les deux responsables proposent en outre la régionalisation des politiques sanitaires. « Si l'État, avec le Parlement, doit décider des principes du service public et de son financement global, la mise en œuvre doit être décentralisée et confiée aux régions, qui seront responsables du pilotage et de la régulation de l'offre de soins et médico-sociale, y compris sur le plan économique en cas de déficit, et du développement d'une véritable politique de prévention », écrivent-ils.

En bref, Gérard Vincent et Guy Collet, une fois la crise passée, veulent poser sans rougir « la question du rôle et de la place du service public dans le système de santé ». Ils tirent à boulet rouge sur les « irresponsables » qui défendent un « renforcement des règles statutaires exclusives, étatiques et centralisées » et prônent la fin de la tarification à l'activité. « Il serait bien naïf de croire que quelques milliards injectés dans les hôpitaux suffiront à mettre fin au profond malaise actuel », écrivent-ils.

« Vieille proposition»

Réponse du berger à la bergère, cinq médecins hospitaliers ont vertement répliqué mardi 28 avril, toujours dans les pages du « Monde ». Ils rejettent en bloc la « privatisation statutaire des hôpitaux publics » et remisent au placard une « vieille proposition inscrite dans le programme présidentiel de François Fillon ». « Faut-il rappeler qu'un service public cherche à répondre à des besoins et non à gagner des parts de marché en développant un business plan ? », s'insurgent les signataires *, parmi lesquels le Pr André Grimaldi et le Dr Anne Gervais, membres actifs du collectif inter-hôpitaux (CIH).

Au contraire, ils veulent donner aux personnels soignants les clés de la gouvernance hospitalière et sortir l'hôpital d'une logique financière qui consisterait à sélectionner les activités les plus rentables pour mieux appliquer « la règle éthique du juste soin pour le patient au moindre coût pour la collectivité ».

Ils prennent directement à partie les auteurs de la tribune accusés de « la mise en place du couple mortifère − gestion commerciale et rigueur budgétaire − obligeant l'hôpital à en faire toujours plus avec toujours moins ». « La crise due au Covid-19 ne leur aura donc rien appris, s'étonnent les praticiens», qui poursuivent : « Pas un mot dans cette tribune sur la mobilisation et le courage des soignants malgré le manque de moyens, rien sur leur formidable créativité, dès lors que les équipes soignantes ont pris le pouvoir tombé des mains des "manageurs" désemparés. » Et de conclure : « en voilà deux qui, à 20 heures, n'applaudissent pas aux fenêtres ».

Dans un communiqué, les syndicats Actions praticien hôpital (APH) et Jeunes Médecins ont également étrillé la tribune des directeurs. « L'hôpital public est un bien collectif précieux que les Français ne laisseront pas disparaître au profit de quelques affairistes guidés par leur appât du gain et du pouvoir », écrivent les deux structures qui appellent les pouvoirs publics à « ouvrir une grande concertation ».

* Tribune cosignée aussi par Philippe Grimbert, professeur de néphrologie à l’hôpital Henri-Mondor, à Créteil (Val-de-Marne) ; Olivier Milleron, médecin cardiologue à l’hôpital Bichat ; Jean-Paul Vernant, professeur émérite d’hématologie à la Pitié-Salpêtrière

Martin Dumas Primbault

Source : lequotidiendumedecin.fr