« Des blessures choquantes et inacceptables », un médecin récolte plus de 82 000 signatures contre les armes sub-létales

Par
Stéphane Long -
Publié le 02/02/2019
grenade

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Crédit photo : AFP

« Je pense que ce n’est pas acceptable dans le pays des Droits de l’Homme qu’on utilise ce genre d’arme. » S’exprimant au micro de France 3, il y a quelques jours, le Pr Laurent Thines est un médecin indigné. Le neurochirurgien, chef de service au CHRU de Besançon, est choqué par la gravité et le nombre de blessures causées par les armes sub-létales, notamment par les lanceurs de balle de défense (LBD) et les grenades de désencerclement, utilisés par les forces de l'ordre lors des manifestations des Gilets jaunes.

Il a lancé une pétition il y a près de deux semaines pour alerter les soignants et le grand public sur cette question. Vendredi soir, elle avait recueilli plus de 82 000 signatures, dépassant largement le cadre du monde de la santé à qui cet appel était initialement destiné. Dans ce texte adressé au ministre de l’Intérieur Christophe Castaner, il demande « qu'un moratoire soit appliqué sur l’usage des armes sub-létales de maintien de l’ordre en vue de bannir leur utilisation lors des manifestations ».

« C'est un cri d'alarme que nous lançons, insiste le Pr Thines, joint par le «Quotidien». Les pouvoirs publics ne semblent pas prendre conscience de la gravité des blessures. Mais si cela ne cesse pas, je crains qu'il y ait des morts ! »

« Des lésions de guerre »

Le praticien hospitalier s’alarme de la gravité des blessures provoquées par ces armes. Énucléation, amputation d’extrémité de membre, fracas maxillo-facial et dentaire, traumatisme cranio-cérébral engageant le pronostic vital… « Ce sont des lésions de guerre, s'inquiète-t-il. C'est comme si vous receviez sur la tête un parpaing de 20 kg sur une hauteur de 1 mètre ! »

Ces blessures ont aussi un impact sur le long terme. « En tant que soignants, nous sommes bien placés pour le mesurer. Dans la traumatologie crânienne, on sait que ça bouleverse complètement la vie des gens sur les plans physique, psychique, familial, social. Ce sont des gens qui vont garder toute leur vie des handicaps, des troubles de la mémoire, du comportement... »

Le neurochirurgien évoque le cas, particulièrement tragique, d’une jeune femme, étudiante picarde de 20 ans, énucléée après avoir été touchée par un projectile de LBD 40 le 8 décembre lors d’une manifestation à Paris.

« À Besançon où les manifestations ont pourtant été très suivies, nous n'avons heureusement pas enregistré de cas aussi grave », note le professeur. Mais il dit avoir reçu de nombreux témoignages de confrères exerçant dans les villes où les manifestations ont été réprimées de façon plus sévère. « J'ai eu accès à des scanners anonymisés de patients qui montrent des lésions très graves au niveau crânien », ajoute-t-il.   

Soutien aux Gilets Jaunes

Il mentionne également une étude publiée dans le BMJ, basée sur l’analyse de 1984 cas de traumatismes liés à l’usage de ces armes sub-léthales. Dans ces travaux, il est démontré que « le risque cumulé de décès (3 %) ou de handicap séquellaire grave (15,5 %) est de près d’une chance sur cinq », s’alarme le neurochirurgien bisontin.

Lors d’un débat organisé à Besançon le 18 janvier dernier, le médecin n’avait pas caché une certaine sympathie pour le mouvement des Gilets jaunes. Il avait également défendu le milieu hospitalier, pour « cette France qui a le sens de l'effort, […] celle qui travaille dans les hôpitaux. Ces gens sauvent des vies tous les jours et leurs salaires ne sont pas revalorisés. » Mais cela ne remet pas en cause, estime-t-il, la sincérité de son initiative contre les armes sub-létales, estimant qu’il est de son devoir « en tant que soignant » d’alerter sur leur danger.

Vendredi 1er février, le Conseil d’État a pourtant refusé de suspendre l’usage des LBD, jugeant que les risques de violence rendaient « nécessaire de permettre aux forces de l’Ordre de recourir à ces armes »« Je suis abasourdi par cette nouvelle », réagit le Pr Thines qui appelle plus que jamais à une prise de conscience des pouvoirs publics de la dangerosité des armes sub-létales.


Source : lequotidiendumedecin.fr