« L’Ordre a ruiné deux ans de ma vie », un médecin sanctionné fustige la justice ordinale

Par
Stéphane Long -
Publié le 21/07/2018
ordre chambre

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Crédit photo : S. Toubon

Après 27 ans de pratique, Le Dr Thierry Lecoquierre n’exercera sans doute plus jamais la médecine. Installé au Havre, le généraliste avait pris la décision de déplaquer après une condamnation en juillet 2016. La chambre disciplinaire de l’Ordre de Haute-Normandie lui avait infligé une suspension d’exercice d’un an, dont six mois avec sursis.

La sanction réduite à une interdiction d’exercer de trois mois, dont 2 avec sursis, et prononcée fin juin 2018, soit près de deux ans plus tard, par la chambre disciplinaire nationale, ne le fera pas changer d’avis.

« L’Ordre a ruiné deux ans de ma vie. J’ai été accusé à tort d’incitation au viol et de mensonges. Je ne pourrai plus jamais m’inscrire au tableau d’un Ordre avec lequel je ne partage pas la même éthique », clame le Dr Lecoquierre au « Quotidien ».

Un pamphlet perçu comme une incitation au viol

Pour comprendre l’indignation de ce généraliste, il faut remonter à 2015. Le médecin, blogueur aguerri sous le pseudonyme de « Dr Coq », publie une tribune sur le site « Le plus de l’Obs », pour dénoncer les attaques du Front national (aujourd'hui Rassemblement national) contre le planning familial.

Intitulé « Engrosser la femelle du Front national », ce texte très violent déclenche de vives réactions. Le médecin fait l’objet d’un rappel à la loi par le procureur (mais pas de condamnation) pour ces propos perçus comme une incitation au viol.

La chambre disciplinaire régionale de l’Ordre le condamne, elle, à six mois ferme de suspension d’exercice. « C’est l’équivalent d’une amende de 60 000 euros, souligne le Dr Lecoquierre. Jamais personne en France n’a été condamné à une peine aussi lourde pour un délit d’opinion. Jean-Marie le Pen a pris 30 000 euros d’amendes pour ses propos sur les chambres à gaz qui ont eu un tout autre retentissement ! »

Dédouané mais quand même condamné

Le généraliste est d’autant plus révolté que les reproches qui lui ont été faits par la chambre disciplinaire régionale ont été effacés par la chambre nationale au mois de juin dernier. Dans la décision que le « Quotidien » s’est procurée, la justice ordinale reconnaît que le Dr Lecoquierre s’était bel et bien excusé pour les propos qu’il avait tenus, par voie de communiqué de presse, dès décembre 2015, contrairement à ce qu’énonçait le jugement de première instance.

Ce n’est pas tout. La chambre nationale reconnaît le caractère pamphlétaire du texte mis en cause et juge que « l’on ne peut considérer que ces propos qui n’ont fait l’objet d’aucune poursuite pénale exprimaient une incitation au viol »… Et pourtant, cette accusation était à l’origine de la plainte auprès de l’Ordre !

« En première instance, on me traite d’incitateur au viol et de menteur. Puis tout ça est balayé par le jugement en appel… et pourtant on me condamne. L’Ordre aurait dû me présenter des excuses à la place ! », proteste le Dr Lecoquierre.

La chambre disciplinaire nationale a bien tenu compte de ces revirements en réduisant la sanction du généraliste havrais. Mais elle a estimé que ses propos « d’une grande violence verbale », indignes d’un médecin, portaient « une grave atteinte à l’image de la profession ».

Cette décision n’efface pas les deux ans de calvaires vécus par le Dr Lecoquierre. « Ma réputation a été salie sur Internet et auprès des patients qui m’ont malgré tout soutenu », raconte le médecin qui ne s’estimait plus en mesure d’exercer. Cette situation a également réduit à néant ses chances auprès d’éventuels employeurs, explique le praticien.

Une reconversion dans l’écriture

Aujourd’hui, à près de 60 ans, il espère vivre de sa plume. Il a fait paraître aux éditions Librinova un premier ouvrage (*), compilation de ses billets publiés sur son blog entre 2007 et 2009, avec un certain succès auprès des internautes.

Dans ce recueil illustré par le dessinateur Jak, le généraliste promet de dévoiler les « combines » et les « trucs sournois », de montrer « le fonctionnement d’un cabinet médical par le trou de la serrure ». Le Dr Coq y défend sa vision de la médecine générale, il évoque avec un humour parfois féroce sa pratique, ses confrères, les patients, les visiteurs médicaux… et dépeint avec beaucoup de tendresse ce métier qu’il dit aimer passionnément et auquel il a dû renoncer.

(*) « Dr Coq. Essai d'auscultation de la médecine générale ». (auto-édition librinova)


Source : lequotidiendumedecin.fr