L’AP-HP teste en catimini une intelligence artificielle capable de remplacer un médecin

- Publié le 01/04/2018
- Mis à jour le 15/07/2019
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Crédit photo : PHANIE

L’annonce est presque passée inaperçue et pourtant, elle pourrait radicalement changer le paysage médical en France. C’est le mathématicien et député de l’Essonne (LREM) Cédric Villani qui l’a dévoilé ce 29 mars, en marge de la présentation de son rapport sur l’intelligence artificielle (IA) : un système expert médical est expérimenté depuis plusieurs mois auprès des patients, « avec des résultats encourageants », affirme Cédric Villani.

L’IA était déjà utilisée dans l’aide à la décision en oncologie, en imagerie médicale ou en dermatologie où les systèmes experts ont montré leur supériorité pour détecter les taches bénignes sur la peau. Mais c’est la première fois qu’elle est exploitée à cette échelle, en consultation de médecine générale.

C’est une version optimisée du logiciel Watson, développé par IBM, qui remplace le médecin au cours des consultations. Le projet est copiloté par l’AP-HP et une unité du CNRS de l’université Pierre-et-Marie-Curie, qui a notamment développé l’interface homme-machine indispensable à l’interaction avec les patients.

Médecin homéopathe

Concrètement, le patient se présente devant un avatar qui mène l’interrogatoire clinique à la place du médecin. Symptômes, antécédents… tout y passe, et « là au moins, le médecin n’interrompt pas le patient au bout de 10 secondes ! », ironise Jean-Yves Deckard, chercheur au CNRS et spécialiste en IA.

Les algorithmes de Watson font ensuite le travail. Ils sont alimentés par les masses de données médicales collectées par l’AP-HP au sein de ses hôpitaux et qui lui permettent d’affiner son raisonnement. « Plus il en sait, plus il apprend, explique Jean-Yves Deckard. C’est le principe du deep learning. »

Mais l’humain n’est jamais bien loin. Un médecin supervise les consultations, valide le diagnostic et l’ordonnance. À ce stade, seuls les patients qui présentent une pathologie bénigne sont aiguillés vers ces consultations. Autre garde-fou : les prescriptions se limitent à des traitements homéopathiques. « Watson est programmé pour satisfaire les patients, précise Jean-Yves Deckard. Pas question qu'ils repartent sans un traitement. » Selon les premiers résultats, le taux de réussite de Watson frise les 92 %. Et l’IA dispose encore d’une marge de progression, estiment les chercheurs.

Pas de brute en blanc numérique !

Garant de la déontologie médicale, l’Ordre des médecins a été consulté en amont de l’expérimentation. « Bien sûr, Watson ne risque pas de coucher avec ses patientes ou ses patients, mais il faut rester vigilant. Un dérapage est toujours possible », insiste un porte-parole du CNOM.

L’IA a été entraînée au code de déontologie médicale et testée sur la jurisprudence ordinale des chambres disciplinaires. « Le système plantait trop fréquemment au cours de l’apprentissage et nous avons dû adopter une autre stratégie », détaille Jean-Yves Deckard. Les chercheurs ont donc fait travailler Watson sur les livres de l’ex-médecin, Martin Winckler, et notamment sur son dernier ouvrage, « Les brutes en blanc ». « Watson est incapable de faire preuve de maltraitance médicale, ses algorithmes ne lui en donnent pas la possibilité », se félicite le spécialiste en intelligence artificielle.

Qu’en pensent les médecins ? Le Dr Bernard Lomafour participe au projet depuis le début. Interrogé par « le Quotidien », le généraliste est ravi. « Je suis enfin dégagé des obligations médicales et je peux me consacrer aux tâches administratives, se réjouit le praticien. Le métier est en train de changer, il faut l’accepter ! »