Après 40 ans sans avancée, les premiers pas d'un nouveau traitement de la maladie de Chagas chronique

Après 40 ans sans avancée, les premiers pas d'un nouveau traitement de la maladie de Chagas chronique

Damien Coulomb
| 16.01.2018
  • Chagas

Article mis à jour du 17 janvier 2018 suite à l'avis du Pr Paola Minoprio, directrice du laboratoire de l'institut Pasteur dédié aux processus infectieux liés aux Trypanosomes.

Autrefois cantonnée à l'Amérique du Sud, la maladie de Chagas est désormais une préoccupation dans plusieurs autres continents, dont l'Europe, à la suite des migrations de populations porteuses du parasite Trypanosoma cruzi, responsable de la maladie. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) estime que 6 millions de personnes dans le monde sont infectées. Cela fait pourtant plusieurs dizaines d'années qu'aucun nouveau traitement ne semblait vouloir voir le jour, et aucun n'est indiqué pour les formes chroniques.

Dans ce contexte, l'étude de phase 2 publiée dans le « Lancet Infectious Disease » par le Dr Faustino Torrico (faculté de médecine de Cochabanda, en Bolivie) et ses collègues espagnols, suisses, argentins et américains, et financée par la fondation Drugs for Neglected Diseases initiative (DNDi), était très attendue. Il s'agit en effet de la première preuve de concept sur la forme chronique de l'efficacité de l'E1224, une prodrogue du ravuconazole, un inhibiteur de la synthèse de l'ergostérol. Cette classe de médicament est déjà employée pour traiter les infections fongiques, et avait montré in vitro son potentiel pour éliminer les parasites résistants au benznidazole et au nifurtimox. Chez l'animal, il fonctionnait même chez les hôtes immunodéprimés du parasite.

Une réponse soutenue mais partielle

Les chercheurs ont recruté 230 patients boliviens infectés de façon chronique par le Trypanosoma cruzi, dont 45 ont été assignés au groupe « forte dose » (4 000 mg de E1224, en prise orale, répartis sur 8 semaines), 48 au groupe « faible dose » (2 000 mg répartis sur 8 semaines), 46 au groupe « dose courte » (2 400 mg pendant 4 semaines puis 4 semaines de placebo), 45 au groupe sous benznidazole (un des 2 traitements actuellement disponibles, 5 mg/kg pendant 60 jours) et 47 au groupe placebo.

À la fin de la période de traitement, on observait une disparition du parasite dans tous les groupes. Le parasite ne restait toutefois indétectable, 12 mois après la fin du traitement, que chez 13 patients du groupe « forte dose » (soit 29 %), 4 du groupe placebo (9 %) et 37 patients du groupe benznidazole (82 %). Seuls les résultats des groupes sous haute dose de E1224 et sous benznidazole étaient significativement différents de ceux du groupe placebo. Le risque de rechute était d'autant plus grand que la charge parasitaire à l'inclusion était élevée.

Pour les auteurs, ces résultats soutiennent l'idée de l'utilisation du benznidazole dans les formes chroniques. Ils estiment aussi qu'une association benznidazole/E1224 présenterait un potentiel thérapeutique intéressant, notamment compte tenu de la faible toxicité observée dans les groupes sous E1224.

La fin d'un mythe

Le benznidazole (Radanil), de même que le nifurtimox (Lampit), a été développé « de manière empirique il y a plus de 40 ans, et on pensait qu'il n'était efficace que dans la phase aiguë et dans les formes congénitales et pédiatriques », raconte dans un édito associé le Pr Julio Urbina de l'institut vénézuélien de recherche scientifique. Il évoque l'étude BENEFIT, la première à comparer le benznidazole à un placebo, qui n'avait pas montré d'amélioration clinique de l'état des patients malgré 5 ans de suivi. En 2016, des résultats similaires ont été retrouvés dans la revue « Acta Tropica ».

Mais ces études n'étaient pas exemptes de bais, à commencer par l'absence de tests sérologiques qui peuvent expliquer les différences avec les travaux publiés dans le Lancet Infectious Disease. Les auteurs soulignent aussi que benznidazole et nifurtimox pâtissent d'une forte toxicité, qui en exclut la prise sans une étroite surveillance médicale.

Des réserves sur l'avenir d'E1224

Contactée par « le Quotidien », le Pr Paola Minoprio, directrice du laboratoire de l'institut Pasteur dédié aux processus infectieux liés aux trypanosomes, nous a fait parvenir son point de vue sur les travaux publiés dans le « Lancet Infectious Disease ». Elle y exprime quelques réserves sur l'avenir du E1224.

« Je suis assez déçue par les résultats, car l’effet n’est que transitoire et ne dure pas plus de 65 jours, même si la drogue semble moins toxique que le benznidazole (qui est efficace au moins pendant 12 mois post-traitement…). Il me semble que les résultats de la PCR et de la sérologie post-traitement sont trop pauvres pour affirmer l'efficacité du traitement. Par ailleurs, le composé est très cher. Il y a encore du chemin à faire.

Tant que les différentes phases ne sont pas suivies et testées expérimentalement et chez l’homme pour la maladie de Chagas, il ne sera pas possible de commercialiser ce traitement. C’est pour cela que les scientifiques brésiliens, subventionnés par le DNDI (Drugs for neglected diseases) ont poursuivi ces études, encore considérées comme « preuves de concept ».

De plus, la dose est assez élevée – la « low dose » comporte 400 mg par jour pendant 3 jours plus 400 mg/semaine pendant 3 semaines (alors que pour la mycose 200 mg/jour suffisaient à guérir 50 % de la mycose…). Plusieurs autres composés ont été testés expérimentalement contre le Chagas depuis des années mais aucun n’est commercialisé. »

 

Article mis à jour le 17/01/2018

 

 

 

Source : Lequotidiendumedecin.fr

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