Les biomarqueurs circulants peuvent être exploités à tous les stades de la maladie : dépistage, diagnostic, pronostic, traitement, désescalade ou encore prédiction de la rechute. Un levier pour la médecine de précision, comme en témoigne l’essai international Serena-6 (1) mené par le Pr François-Clément Bidard, oncologue médical à l’Institut Curie. Les premiers résultats publiés cette année en ont montré une utilisation concrète : changer de traitement sans attendre l’imagerie de confirmation. C’est la première fois qu’un essai mondial se sert de l’ADN tumoral circulant pour le suivi.
Cet essai mené dans le cancer du sein métastatique RH+/HER2- utilise l’ADN tumoral circulant (ADNtc) pour intercepter précocement l’apparition d’une résistance à l’hormonothérapie avant la réévolution du cancer. Une résistance due à des mutations activatrices du gène du récepteur aux œstrogènes ESR1 apparaît dans 40 % des cas de ce type de cancer. L’essai a également montré, en cas de résistance avérée, que le camizestrant, un Serd (inhibiteur sélectif des récepteurs aux œstrogènes) de nouvelle génération, était efficace sur ces tumeurs réfractaires.
Serena-6 fait suite aux résultats encourageants de l’essai académique Pada-1 (2), également conduit en France par le Pr Bidard, qui avait montré que les mutations ESR1 pouvaient être repérées avant la réévolution du cancer et qu’un Serd, alors le fulvestrant (moins puissant et sous forme injectable), était efficace en relais de l’hormonothérapie standard.
Une qualité de vie améliorée grâce à la stratégie d’interception
Dans Serena-6, les chercheurs ont évalué l’effet d’un changement d’hormonothérapie orale dès l’apparition d’un signal sanguin de résistance (mais sans signe d’évolution de la maladie). Un total de 3 256 patientes traitées par une association standard d’anti-aromatase et d’un inhibiteur de la prolifération cellulaire CDK4/6 ont tout d’abord participé à une phase de détection de mutations au cours de traitement (biopsie liquide). À l’issue de cette phase, les auteurs ont randomisé 315 patientes ayant développé une mutation ESR1 dans le sang mais dont le cancer n’avait pas réévolué, soit pour continuer leur traitement (anti-aromatase et inhibiteur de CDK4/6) sans modification (n = 157), soit pour recevoir du camizestrant ainsi que l’inhibiteur de CDK4/6 (n = 158).
Dans le groupe camizestrant, le risque d’évolution du cancer était diminué de 56 % avec, à la clé, une réévolution plus tardive (six mois en moyenne) par rapport à l’autre groupe. À douze mois, la survie sans progression était de seize mois en médiane dans le groupe camizestrant contre 9,2 mois (HR = 0,44). À vingt-quatre mois, le taux de survie sans progression atteignait 29,7 % contre 5,4 %. Concernant la tolérance, les chercheurs ont rapporté environ 1 à 2 % de patientes interrompant le traitement du fait d’effets indésirables dans les deux groupes. Quant à la qualité de vie, elle a décliné dans le groupe traitement standard après 6,4 mois en médiane, contre 23 mois chez les patientes ayant changé de traitement (HR = 0,53).
Serena-6 propose une stratégie d’interception des résistances, grâce à un suivi régulier des mutations ESR1 non invasif par prise de sang et changement de traitement. D’autres études sur le repérage d’autres mutations sont conduites dans les cancers du sein non métastatiques. Une étude française (3) a ainsi montré l’intérêt de l’ADN tumoral circulant après chirurgie ablative chez les personnes atteintes de cancer triple négatif afin de détecter la présence de micro-métastases à distance. Il s’agirait ainsi d’étendre les applications cliniques au-delà des seules mutations ESR1.
Les biomarqueurs circulants, c’est un domaine extrêmement prometteur pour personnaliser toute la prise en charge
Pr Steven Le Gouill, directeur de l’Institut Curie
De l’ARN aux vésicules, une palette de nouveaux biomarqueurs
Outre l’ADN tumoral circulant (utilisé en clinique dans le cadre du référentiel des actes hors nomenclature [RIHN] pour le choix de traitement) et les cellules tumorales circulantes, la recherche planche sur les ARN circulants ou encore les vésicules produites par la tumeur et son micro-environnement, qui peuvent agir à distance et favoriser la progression du cancer. D’autres études s’intéressent, elles, aux fibroblastes du micro-environnement tumoral, un marqueur de métastases et une cible thérapeutique potentielle.
« À Curie, nous souhaitons une médecine de précision 2.0, c’est-à-dire une médecine qui va au-delà de la précision moléculaire et qui prend en compte l’environnement, l’histoire, le retour à la vie, l’aspect social… pour traiter les patients dans leur globalité. Et les biomarqueurs circulants peuvent nous y aider, c’est un domaine extrêmement prometteur pour personnaliser toute la prise en charge », s’était enthousiasmé le Pr Steven Le Gouill, directeur de l’ensemble hospitalier de l’Institut Curie, à l’occasion de l’édition 2025 d’Octobre rose.
(1) F.-C. Bidard et al., NEJM, 2025. DOI : 10.1056/NEJMoa2502929
(2) F.-C. Bidard et al., The Lancet, 2022 ; 3 : 1367-77
(3) L. Cabel et al., Journal of Clinical Oncology, 2025 ; 43 : 552
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