Prix littéraires acte II

Un éclectisme de bon aloi

Par
Martine Freneuil -
Publié le 18/11/2019

La moisson de la deuxième semaine des prix littéraires de l’automne vaut qu’on s’y attarde. On y rencontre des noms d’auteurs très connus ou plus confidentiels et des livres à lire comme des retrouvailles ou des découvertes.

Romancière et artiste plasticienne qui a mis la nature au centre de ses deux parcours, Claudie Hunzinger a obtenu, à 79 ans et après avoir souvent figuré dans les listes des grands prix d’automne, le prix Décembre pour « les Grands Cerfs » (Grasset), un roman plein de poésie, de colère et de tristesse sur la disparition de la vie sauvage par la main de l’homme. Comme elle, son héroïne Pamina s’est installée dans une des plus hautes métairies de la vallée des Vosges et, longtemps après avoir deviné la présence des cerfs alentour, est amenée à les observer dans une cabane d’affût. « Une véritable ascèse, y donner tout son temps, y consumer son être, je l’ai su plus tard. » L’auteure nous fait partager sa découverte des cervidés mais aussi « un monde plus cruel que celui du règne animal ».

Auteur de romans, de poésie et d’essais, l’Espagnol Manuel Vilas, 57 ans, a reçu le prix Femina étranger pour « Ordesa » (éd. du Sous-Sol). Entre roman et autofiction, un livre de deuil et  une plongée dans le passé de sa famille et de l’Espagne. Il parle de l’amour inconditionnel qui caractérise la relation « atavique » entre le parent et son enfant et brosse en creux le portrait de la classe moyenne inférieure ibérique dans les années 1960-1970.

Un prix Femina spécial a été décerné à Edna O’Brien pour l’ensemble de son œuvre à l’occasion de la parution de « Girl » (Sabine Wespieser). Maryam incarne l’une des 276 lycéennes nigérianes âgées de 12 à 16 ans enlevées en avril 2014 par Boko Haram, dont une centaine sont toujours portées disparues. Après trois années d’enquête, l'écrivaine décrit avec une précision impitoyable le destin de ces jeunes filles soumises aux violences physiques, psychiques, morales et sexuelles des hommes ; et le mépris, le dégoût et le rejet de la famille de Maryam après qu'elle s’est enfuie avec son enfant né d’une union forcée. À 88 ans et avec une vingtaine d’ouvrages divers à son actif, l’auteure irlandaise —  dont le récit autobiographique « The Country Girls », paru en 1960 et réédité en 1988 sous le titre « les Filles de la campagne » avait été censuré à sa sortie — continue de témoigner avec force des interdits, des injustices et des violences dont sont victimes les femmes.

Le Médicis étranger est allé à « Miss Islande » (Zulma) d’Audur Ava Olafsdottir, le portrait d’une jeune écrivaine qui se bat pour émerger dans la société patriarcale des années 1960. Âgée de 61 ans, directrice du Musée de l’Université d’Islande, la lauréate islandaise avait été reconnue avec « Rosa candida », publié en France en 2010 chez Zulma, qui a traduit ses six romans. Son héroïne s’inscrit dans sa lignée de personnages « différents » qui poursuivent leur but avec obstination, envers et contre tous, ici son amant qui lui offre pour son anniversaire un livre de cuisine ou cet autre qui lui conseille de tenter plutôt le titre de Miss Islande.

Le Booker Prize 2019 a deux lauréates. La Canadienne Margaret Atwood — 80 ans et déjà auréolée de 35 prix et récompenses, dont un premier Booker en 2000 pour « le Tueur aveugle » — pour « les Testaments » (Robert Laffont), qui donne une spectaculaire conclusion à son célèbre roman dystopique de 1985 « la Servante écarlate ». Et l’Anglo-Nigériane Bernardine Evaristo pour son huitième livre, non encore traduit en français, inspiré par l’histoire de la diaspora africaine, « Girl, Woman, Other ».

Décerné par un jury composite à partir d’une sélection de manuscrits anonymes, le prix du Quai des Orfèvres 2020 est revenu à Alexandre Galien pour « les Cicatrices de la nuit » (Fayard). Un flic usé par vingt ans de « mondaine » doit replonger dans les eaux troubles du Paris nocturne lorsqu’il découvre que la victime de sa première affaire de meurtre est une de ses anciennes indics. Âgé de 30 ans, le lauréat a décidé de quitter le poste qu’il occupe à la DRPJ depuis seulement quatre ans pour se consacrer à l’écriture.

Du côté des essais

Le Médicis Essai a récompensé « J’ai oublié » (Seuil), dans lequel Bulle Ogier, qui a tourné pour Rivette, Tanner, Bunuel, Chéreau, Duras ou son mari Barbet Schroeder, revient, à 80 ans, (avec la complicité de la journaliste Anne Diatkine), sur son parcours d’actrice et les drames de sa vie. Elle évoque, avec une retenue admirable, l’abandon total de son père, les deux viols dont elle a été victime (le premier par un médecin chez qui elle s’était rendue pour un avortement, alors illégal) et surtout la disparition de sa fille unique, à la veille de ses 26 ans.

Le 7e Art est aussi le sujet du prix Renaudot Essai, attribué au journaliste et écrivain Éric Neuhoff (prix Interallié 1997 pour « la petite Française », grand prix du roman de l’Académie française 2001 pour « Un bien fou ») pour son pamphlet « (Très) cher cinéma français » (Albin Michel). Cinéphile averti (« Le Figaro », « Le Masque et la plume »), il brosse avec vindicte et ironie le triste tableau d’un cinéma hexagonal selon lui moribond et qui ne survivrait que grâce aux perfusions des innombrables aides publiques pour finalement produire des mauvais films qui ne trouvent pas leur public ; acteurs et réalisateurs en prennent pour leur grade dans une diatribe aussi drôle que subjective.

Le Femina essai a retenu « Giono, Furioso » (Stock), un titre à la frontière de l’essai et de la biographie par Emmanuelle Lambert, 44 ans, qui a conçu la grande exposition rétrospective « Giono » au MuCEM de Marseille (jusqu’au 17 février) et dirigé le catalogue d’exposition (préfacé par J.M.G. Le Clézio). Auteure de deux essais littéraires consacrés à Jean Genet et de trois romans (« la Désertion » en 2018), la lauréate a construit un portrait intime de l’écrivain mort en 1970.

Docteur en neurosciences et directeur de recherche à l’Inserm, auteur des livres à succès « TV Lobotomie - La vérité scientifique sur les effets de la télévision » (Max Milo, 2011) et « L’Antirégime. Maigrir pour de bon » (Belin, 2015), Michel Desmurget, 54 ans, a reçu une mention spéciale des dames du Femina pour « la Fabrique du crétin digital : les dangers des écrans pour nos enfants » (Seuil)., présenté comme une première synthèse des études scientifiques internationales sur les effets réels des écrans. Il y détaille les conséquences néfastes sur la santé, sur le comportement et sur les capacités intellectuelles des jeunes, qui affectent fortement leur réussite scolaire.

Martine Freneuil

Source : Le Quotidien du médecin