Grand témoin

Pr Frédéric de Blay : « Nous sommes les seuls à disposer d’une cabine d’exposition professionnelle à l’asthme »

Par
Christine Fallet -
Publié le 20/11/2019

Diagnostiquer un asthme professionnel est une démarche complexe. Le CHU de Strasbourg est le seul en France à disposer d’une cabine d’exposition professionnelle : une aide importante pour poser le diagnostic.

Crédit photo : DR

LE QUOTIDIEN : Quelles sont les principales étiologies des asthmes professionnels ?

Pr Frédéric de Blay : L’asthme professionnel est fréquent : 10 à 20 % des asthmes diagnostiqués chez les adultes seraient d’origine professionnelle avec des conséquences socio-économiques importantes (perte d’emploi, chômage…)

Mais il est sous-diagnostiqué et l’origine professionnelle d’un asthme est parfois ignorée, tant le processus de diagnostic est long et difficile.

Les agents étiologiques sont multiples et de nombreux métiers sont concernés : boulangers-pâtissiers à cause de la farine (blé, seigle), coiffeurs (persulfates), manucures (acrylates), travailleurs du bois, vétérinaires (animaux)…

Il y a une quinzaine d’années, les métiers de la santé étaient également très concernés par l’asthme professionnel. Les gants en latex poudrés en étaient la principale cause. En effet, la poudre, à base d’amidon de maïs, a tendance à disséminer des particules de latex dans l’air ce qui peut entraîner des crises d’asthme chez les personnes sensibilisées. L’utilisation des gants en latex poudré a ainsi été progressivement abandonnée chez les professionnels de la santé. De même, en France comme dans d’autres pays, il y a désormais moins d’asthme dû aux isocyanates rentrant dans la composition des peintures pulvérisées sur les carrosseries des voitures…les usines ayant été transférées dans les pays de l’Est. Ces exemples montrent bien que les mesures d’éviction sont efficaces. 

En revanche, une augmentation du nombre de cas a été observée, ces dernières années, chez les personnels de nettoyage (ammoniums quaternaires des détergents…). Ces asthmes professionnels sont d’autant plus difficiles à prendre en charge qu’ils touchent généralement des personnes issues des populations les plus défavorisées qui vont se retrouver au chômage… Le coût social est important. Une enquête que nous avions menée il y a quelque temps déjà, avait montré que plus de la moitié des personnes souffrant d’asthme professionnel se trouvaient au chômage, cinq ans plus tard.

Quelles sont les différentes catégories d’asthmes professionnels ?

Il faut tout d’abord distinguer les asthmes professionnels (80 % des cas) et les asthmes exacerbés au travail chez des sujets déjà asthmatiques.

Dans les asthmes professionnels, qui apparaissent chez des personnes qui n’étaient pas asthmatiques auparavant, on distingue deux mécanismes. Le premier est un mécanisme immunologique qui comporte une période de latence de durée variable, durant laquelle le travailleur se sensibilise à l’agent causal (réaction IgE médiée) après des expositions répétées. C’est le cas le plus fréquent, par exemple celui du boulanger exposé à la farine qui a d’abord une rhinite, une conjonctivite et pour finir un asthme.

Le deuxième mécanisme, non allergique, est beaucoup moins fréquent. Il se rencontre en cas d’asthme professionnel induit par des irritants, sans période de latence entre l’exposition – le plus souvent accidentelle et à forte concentration – et l’apparition des manifestations cliniques. C’est le cas, par exemple du pompier qui présente un Rads (reactive airways dysfunction syndrome) suite à une exposition à de la fumée. Il existe aussi des asthmes non allergiques, mais avec période de latence, dus à des expositions répétées à des irritants.

Il reste encore nécessaire d’explorer les différentes voies physiopathologiques.

La cohorte européenne E-Phocas (phenotyping of occupational asthma) vise ainsi, notamment, à préciser les profils phénotypiques de l’asthme sévère (Th2 ou non). 

Quant à l’asthme aggravé par le travail, il s’agit d’un asthme préexistant aux expositions professionnelles mais dont l’évolution des symptômes est influencée par ces dernières. Suite à une exposition aux irritants respiratoires, il y a une déstabilisation de l’asthme. Sa fréquence est globalement estimée à 20 % des sujets asthmatiques en activité.

Enfin, il faut citer la dysfonction laryngée induite par le travail qui peut, à tort, faire penser à un asthme. Cette dysfonction des cordes vocales entraîne une gêne respiratoire par spasme du larynx. Elle est plus fréquente chez les femmes.

Comment se fait le diagnostic ? Quel est l’intérêt de disposer d’une cabine d’exposition professionnelle ?

L’interrogatoire est un élément capital des investigations de l’asthme professionnel. Les éléments évocateurs sont la survenue de symptômes en période de travail et l’amélioration durant les congés. Des résultats positifs du bilan immunologique (tests cutanés et/ou recherche d’IgE spécifiques) associés à des critères objectifs de symptômes en relation avec le travail (modification du DEP, des EFR…) sont bien sûr, utiles pour orienter le diagnostic.

Cependant, l’idéal est de pouvoir faire un test de provocation professionnelle en milieu hospitalier. Nous avons la chance à Strasbourg de disposer d’une cabine d’exposition professionnelle dans laquelle le patient reproduit le plus fidèlement possible son travail avec une exposition contrôlée, à doses croissantes aux agents suspectés. Le test est précédé d’une journée contrôle, en l’exposant à une substance placebo. Cela nous aide beaucoup dans le diagnostic lorsque le patient est exposé à plusieurs polluants. Le test de provocation en cabine permet aussi de bien faire la différence entre un asthme relié au travail et un asthme exacerbé par le travail. Je plaide pour que de telles cabines soient installées dans les grands CHU en France.

Et après ? Quelle prise en charge ?

Il est reconnu que l’éviction précoce et définitive de l’agent causal est la seule méthode efficace. Dans certains cas, le travailleur diagnostiqué avec un asthme professionnel peut être déplacé vers un autre poste de travail. Mais dans la majorité des cas, il doit quitter son emploi, ce qui n’est pas sans avoir de graves conséquences sociales et financières. Il faut donc éviter de faire sortir systématiquement du travail la personne et trouver un compromis avec une réduction de l’exposition par différents aménagements, accompagnés d’un traitement adapté. Dans le cas d’asthme exacerbé par le travail, augmenter le traitement de l’asthme, par exemple, et le laisser au travail.

Propos recueillis par Christine Fallet

Source : lequotidiendumedecin.fr