Révolutions médicales - les réponses à vos questions - La Croisette en blouses blanches - Festival de la médecine au cinéma
Interview

Révolutions médicales - les réponses à vos questionsLa Croisette en blouses blanches - Festival de la médecine au cinéma

18.05.2016
  • Révolutions médicales - les réponses à vos questions - La Croisette en blouses blanches - Festival de la médecine au cinéma-1

Les questions des internautes du Quotidien du Médecin :

Le personnage du médecin est-il selon vous "un bon personnage cinématographique" (propre à faire avancer une intrigue, incarnant plus que d'autres des questions de sociétés importantes, immédiatement identifiable par le spectateur…) ?

Réponse de Céline Lefève :
De très grands cinéastes ont trouvé dans la figure du médecin mais aussi, plus largement, dans les motifs de la maladie, de la fin de vie, de la pratique, de la relation ou de l’institution médicales, etc. des manières de donner à voir le drame de nos vies, notre vulnérabilité partagée ainsi que l’état de la société et du monde. Au premier rang d’entre eux, il faut citer Kurosawa : le désespoir du médecin de L’Ange ivre (1948), interprété par Takashi Shimura, devant le refus de se soigner d’un jeune yakusa atteint de tuberculose interprété par Toshiro Mifune, est aussi celui de Kurosawa devant le Japon dévasté de l’après-guerre. Dans Barberousse, où Toshiro Mifune incarne cette fois un vieux médecin qui révèle un jeune interne à sa vocation, la médecine apparaît non pas tant comme la lutte contre les maladies que comme le réceptacle de la misère sociale et de l’incurie politique. Ce qui en fait un film très profond sur le sens éthique et politique du soin médical – j’ai tenté de le montrer dans l’ouvrage que je lui ai consacré Devenir médecin aux PUF.
Parmi les films où le personnage du médecin permet d’interroger la complexité, notamment relationnelle, de l’exercice de la médecine, on peut aussi citer deux films de J.-L. Mankiewicz, qui voulut lui-même être psychiatre : Soudain l’été dernier (1960), adapté de Tennessee Williams, où Montgomery Clift mène l’analyse d’Elizabeth Taylor et de Katherine Hepburn, et On murmure dans la ville (1951) où Cary Grant incarne un professeur de médecine qui privilégie l’écoute de ses malades, au risque de s’attirer à la fois l’amour de l’une de ses patientes et la jalousie de ses confrères scientistes et obtus.

Réponse de Laura Koeppel :
Difficile de définir a priori une catégorie de « bon personnage ». Car ce qui fait un grand film c’est la capacité d’un réalisateur à nous offrir par l’intelligence, la beauté (qui peut être âpre et sombre), la sensibilité de son écriture cinématographique (scénario, mise en scène, direction d’acteurs, montage) une œuvre où vont se trouver incarner plusieurs niveaux de lectures et d’émotions sans complaisance.  
Dans ce sens là, si on prend des cinéastes majeurs par exemple : John Ford, Akira Kurosawa, David Lynch, David Cronenberg (on est plus dans du fantastique), Ingmar Bergman, François Truffaut et Arnaud Desplechin, il me semble que les personnages de médecins, ou même la question de la médecine, occupent une place à part, incarnant d’une manière très forte des thématiques essentielles de ces cinéastes.
Comme si la représentation de la médecine, du fait médical, des médecins, au delà de son intérêt propre, ô combien essentielle au sens premier sens du terme, pouvait mettre en jeu les fondements de ce qu’est le cinéma, la mise en scène. Ce qui se joue là, me semble-t-il, c’est l’acuité du regard, affronter le réel sans détourner les yeux, avec la juste distance du regard qui « est une affaire de moral » pour paraphraser Godard (« le travelling est une affaire de moral »), une articulation singulière de la pensée (la recherche de thérapeutiques, l’écriture) et de l’action concrétisée par le geste juste (l’acte thérapeutique, la place de la caméra et ses mouvements) toujours confronté à l’incarnation, (le patient, le comédien et le personnage), et aussi au rapport intérieur/extérieure. Le cinéma n’est-il pas le mode de représentation le plus proche du fonctionnement du rêve, même dans des films réalistes…
Du coup, il n’est pas rare d’avoir le sentiment que le personnage du médecin est chargé en plus du regard du réalisateur. Truffaut incarnant le Dr Itard dans L’Enfant sauvage, Toshiro Mifune et Takashi Shimura, ses acteurs fétiches, incarnant successivement médecins et patients dans les films de Kurosawa (L’Ange Ivre, Le duel silencieux, Vivre, Barberousse), le personnage du Dr Treves dans Elephant Man, personnage au regard médusé comme saisi d’effroi de nous avoir présenté ce cas, ce film. Au cinéma comme en médecine, il y a toujours une part de transgression. C’est ce qui nous met face à nous-même et au monde et nous fait nous en sortir mieux…

Les médecins font-ils de bons cinéastes ?

L.K. : Pas forcément. Même si les médecins et les grands cinéastes ont en commun d’être des travailleurs acharnés, totalement engagés, certains diront jusqu’à en être obsessionnels, dans leur domaine et leur pratique.

À quel film "médical" de l'histoire du cinéma vos invitées décerneraient-elles chacune leur palme d'or ?

C.L. : Au cinéma, comme en philosophie et dans la vie, ce qui m’intéresse, c’est de comprendre ce que la maladie et la médecine font aux sujets (malades ou soignants), que ce soit à travers les relations que la maladie défait ou que la médecine tisse, à travers le fonctionnement des institutions, ou à travers les valeurs morales et sociales que la médecine transporte.
Aussi les films que je plébisciterais sont ceux qui, grâce au dispositif cinématographique dans son ensemble, parviennent à nous faire ressentir et réfléchir à la maladie et au soin. Ce sont Cléo de 5 à 7 d’Agnès Varda (sélectionné à Cannes en 1962) sur l’attente du diagnostic ; Johnny got his gun de Dalton Trumbo (grand spécial du jury à Cannes en 1971) sur l’extrême dépendance et la volonté de mourir ; Journal intime de Nanni Moretti (prix de la mise en scène à Cannes en 1994) sur l’errance d’un malade en quête de diagnostic ; N’oublie pas que tu vas mourir de Xavier Beauvois (prix du jury à Cannes en 1995) sur la solitude et la stigmatisation des malades ; Elephant man de David Lynch (1980) sur le soin comme libération et puissance de transformation sociale ou encore Une séparation d’Asghar Farhadi (2010) sur la nécessité et la diversité des relations de soin dans nos vies.

L.K. : Trop difficile de ne citer qu’un film. Barberousse et Le duel silencieux d’Akira Kurosawa, Elephant Man de David Lynch, L’enfant sauvage de François Truffaut, La sentinelle et Conte de Noël d’Arnaud Desplechin.

Sait-on quel est le tout premier film de l'histoire du cinéma qui s'est emparé d'un sujet médical ?

C.L. : Je l’ignore mais, dès les débuts de l’histoire du cinéma, le médecin est un personnage important. On peut citer Le Cabinet du Docteur Caligari de Robert Wiene (1920) ou le Docteur Mabuse de Frizt Lang (1922). Puis, dans les années 1930, les films biographiques (biopics) tournés à Hollywood font la part belle à de grands médecins chercheurs, comme La Vie de Louis Pasteur (1936) et La Balle magique du Docteur Ehrlich (1940) tous les deux de Wilhelm Dieterle.

Vos invitées ont-elles été surprise par le succès, cette année, du "Médecin de campagne" de Thomas Lilti ?

C.L. : Je n’ai pas encore vu Médecin de campagne. Mais le succès d’Hippocrate de T. Lilti me semble dû au fait que le spectateur s’identifie à Benjamin, jeune interne, au moment où, de profane, il pénètre dans le monde médical et bascule du côté des experts. Le spectateur, aussi démuni que lui devant la douleur et la maladie, se demande ce qu’il aurait ressenti et fait à sa place et comprend ce qu’il faut à la fois d’empathie et de distance pour devenir médecin. Le succès du film tient aussi au fait qu’il montre la complexité du travail à l’hôpital : les questions diagnostiques et éthiques les plus difficiles s’y enchevêtrent avec le règlement de contraintes budgétaires, organisationnelles et relationnelles parfois très lourdes.

L.K. : Le succès de ce film n’est pas surprenant, d’abord parce que le réalisateur avait eu un gros succès avec son premier film Hippocrate qui suivait deux internes dans un service de médicine interne, et qu’il poursuit avec un film qui reprend une thématique médicale en la déplaçant ailleurs, avec des acteurs connus. Le récit est assez simple, et aborde des « sujets de société ». Les personnages permettent aussi facilement l’identification, le médecin lui-même malade par exemple. Le film a en plus été sorti par un très bon distributeur qui a su bien mettre en avant ses atouts.


Pour écouter l'émission :

Source : Lequotidiendumedecin.fr

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