Le Ballet Preljocaj à Paris puis en tournée

« Winterreise », écrit sur la neige

Par
Olivier Brunel -
Publié le 30/09/2019

Après l’avoir créé au Teatro alla Scala de Milan et repris avec les admirables danseurs de sa compagnie aux festivals Montpellier Danse et Bolzano Danza, Angelin Preljocaj inscrit « Winterreise » au répertoire du Ballet Preljocaj pour une tournée qui commencera à Paris cette semaine.

Un sinistre et vibrant voyage

Un sinistre et vibrant voyage
Crédit photo : JC CARBONNE

Ce n’est pas la première fois qu’Angelin Preljocaj tutoie les sommets de la musique. Il a choisi les concertos pour piano de Mozart pour « le Parc », créé pour les danseurs du Ballet de l’Opéra de Paris (qui sera repris en décembre à l’occasion du départ à la retraite de la danseuse étoile Eleonora Abbagnato). Les symphonies de Mahler pour son admirable « Blanche Neige ». Prokofiev, bien sûr, pour « Roméo et Juliette », devenu un ballet culte. Et même «  les Quatre Saisons » de Vivaldi, puis sa « Stravaganza », pour des pièces créées par le New York City Ballet.

Mais, hors les concertos de Mozart, il s’agissait de musiques enregistrées, constituant pour ainsi dire un fond sonore. Il n'en est pas de même pour « Winterreise » (« Le Voyage d’hiver ») de Schubert, cycle de 24 Lieder sur des poèmes de Wilhelm Müller. Illustrant le désespoir d’un homme qui quitte un soir la maison de sa bien-aimée pour des motifs et une destination inconnues, il offre des possibilités d’interprétation multiples, vrai champ d’investigation pour un chorégraphe. L’hiver est autant dans la tête du voyageur que dans le paysage, et les poèmes de Müller, qui allait mourir peu avant Schubert –  déjà touché par la syphilis au moment de la composition de « Winterreise » – sont écrits dans la neige. Le sens du temps est aboli, la musique d’une économie totale et le désespoir au détour de chaque vers.

On imagine bien la difficulté, pour le chorégraphe mais aussi pour le spectateur, de se plier à ce double niveau de lecture. Chanteur et pianiste sont bien présents en contrebas de la scène, avec pour mission de transmettre une histoire au public. Sur scène, douze danseurs donnent vie au projet de Preljocaj avec un raffinement chorégraphique extrême, dans une scénographie dépouillée de Constance Guisset magnifiée par les éclairages d’Éric Soyer.

Le chorégraphe n’a pas tenté d’illustrer le texte au pied de la lettre. Çà et là se glissent quelques allusions visuelles, comme dans « la Tête blanche », « la Poste »,« le Poteau indicateur », et « les Faux Soleils », qui sont plutôt des occasions de donner un peu de couleur à un spectacle sombre, car la neige y est grise comme cendre, les tenues noires et les éclairages froids. Tout dans la chorégraphie est fait pour que l’action avance, on y retrouve moins qu’ailleurs le vocabulaire propre de Preljocaj, qui se veut plus proche de la danse romantique. Si quelques silences donnent lieu à un petit supplément de liant entre groupes de Lieder, rien ne ralentit cette marche inexorable vers… La mort ?

L'oreille et l'œil

Dans la dernière vignette, « le Joueur de vielle », dont le texte illustre autant l’engourdissement des doigts du musicien que celle du paysage, Preljocaj fait revenir les six couples du début, les hommes désespérément en noir, les femmes en blanc comme des mariées, et propose une possible réponse au postulat de départ dans « Bonne Nuit » : le jeune homme part car la mère de la jeune fille amoureuse parle de mariage. Mais les femmes recouvrent vite les hommes de cette cendre neigeuse. Pour les enterrer ? Terrible interrogation et ultime image d’une stimulante chorégraphie.

Il serait intéressant de comparer le spectacle avec les musiciens avec ceux qui seront donnés avec la musique enregistrée pour savoir dans quelle mesure l’oreille distraie l’œil et vice-versa. À Aix-en-Provence, où le spectacle était présenté la semaine dernière, le baryton-basse autrichien Thomas Tatzi donnait beaucoup de relief aux Lieder, avec une grande voix projetant bien, malgré quelques aigus un peu tendus et un accompagnement au piano-forte sans beaucoup de couleurs de James Vaughan.

 

Paris, Théâtre des Champs-Élysées (TransenDanses), du 3 au 5 octobre. Puis Martigues, Metz, Bruges, Bruxelles, Dole, Nantes, Angers, Bordeaux, Rennes, Marseille, Rouen. Dates de la tournée sur www.preljocaj.org

 

Olivier Brunel

Source : Le Quotidien du médecin