Goncourt, Académie française, Renaudot, Femina, Médicis

L'humanisme en questions

Par
Martine Freneuil -
Publié le 12/11/2019

Qu’il s’agisse du Goncourt attribué à Jean-Paul Dubois (« Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon »), du prix de l’Académie française à Laurent Binet (« Civilizations »), du Femina à Sylvain Prudhomme (« Par les routes »), du Médicis à Luc Lang (« la Tentation ») ou du Renaudot à Sylvain Tesson (« la Panthère des neiges »), les prix littéraires de l’automne 2019 ont été bien accueillis.

Par 6 voix contre 4 à Amélie Nothomb (« la Soif », Albin Michel), Jean-Paul Dubois, qui dit être venu à l’écriture « car c’est le moyen de gagner sa vie le moins douloureusement possible », a remporté le prestigieux prix Goncourt pour son 15e roman. Il avait d’ailleurs profité du succès d’« Une vie française », couronné par le Femina en 2004, pour quitter son poste de grand reporter au « Nouvel Observateur » et retourner vivre à Toulouse dans la maison de son enfance. Âgé de 69 ans, Jean-Paul Dubois est entré dans le journalisme après des études de sociologie et, bien qu'auréolé déjà de divers prix (pour « Vous aurez de mes nouvelles », « Kennedy et moi », « le Cas Sneijder ») et remarqué pour ses chroniques sur l’Amérique, il est resté un auteur particulièrement discret.

« Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon » (l’Olivier) est l’histoire de Paul Hansen (c’est le dixième livre de Dubois dont le héros se prénomme Paul !), incarcéré depuis deux ans dans une prison à Montréal et qui partage sa cellule avec un Hell’s Angel meurtrier et violent. À l’opposé de Paul, qui s’évade en dénouant les fils de sa vie, de son enfance toulousaine auprès d’un père pasteur danois et d’une mère cinéphile à son emploi de superintendant dans une résidence avec piscine, où il entretenait le bâtiment autant qu’il consolait les affligés, lorsqu’il n’était pas auprès de la femme qu’il aimait. Jusqu’à l'arrivée d'un nouveau gérant qui n’en a que faire des personnes et des relations qui se sont tissées au fil du temps.

Jean-Paul Dubois met à nouveau en scène un homme de bonne volonté et qui se suffit des petits bonheurs qui se présentent, mais que les hasards de la vie rattrapent et conduisent inéluctablement au désastre.

Liberté et abandon

Mélancolique aussi, à la fois ode à la liberté et questions sur l’abandon, « Par les routes » (L’Arbalète/Gallimard) a été retenu par les dames du Femina. Agrégé de lettres modernes, Sylvain Prudhomme, 40 ans, a passé son enfance dans différents pays d’Afrique et vit aujourd’hui à Arles. « Par les routes » est son 8e roman, après notamment deux titres remarqués, « les Grands » en 2014 et « Légende » en 2016.

Sacha, un écrivain célibataire, sans enfant, quitte Paris pour trouver le calme dans une petite ville du sud-est… où il retrouve un grand ami de jeunesse qu’il avait perdu de vue depuis près de vingt ans. Ce dernier avait alors comme unique passion d'aller sac au dos sur les routes de France pour vivre d’autres rencontres et d’autres aventures. Bien que désormais marié et père de famille, « l'autostoppeur » (on ne le connaîtra que sous ce nom) continue ses virées. Ils sont maintenant trois, l’ami, l’épouse et l’enfant, unis dans la même attente.

Est-il acceptable de disparaître ainsi et de revenir, d’être ouvert aux autres et aussi peu présent pour les siens ? Quelles sont les parts de liberté et d’abandon lorsqu’on s’offre à des inconnus en délaissant ceux que l’on aime ?

L'apparition

Il ne figurait pas parmi les cinq finalistes de la sélection Renaudot mais il a obtenu le prix : Sylvain Tesson — le fils du Dr Marie-Claude Tesson-Millet et du journaliste Philippe Tesson, les fondateurs du « Quotidien du Médecin » — a été couronné pour « la Panthère des neiges » (Gallimard), un récit de voyage initiatique qui entrouvre à la réflexion sur le miracle de la vie.

Géographe de formation et titulaire d’un DEA de géopolitique, il n’avait pas 20 ans lorsqu’il a effectué son premier périple ; il a maintenant 47 ans et il n’a jamais cessé de voyager, à pied, à vélo, à cheval, à moto, aux quatre coins du monde, et de raconter ses expériences sous des formes diverses, qui lui ont valu le Goncourt de la nouvelle (« Une vie à coucher dehors »), le Médicis essai (« Dans les forêts de Sibérie ») et le prix des Hussards (« Berezina »).

Sa dernière équipée l’a conduit, à l’invitation du photographe animalier de renom Vincent Munier, sur les hauts plateaux du Tibet à près de 5 000 mètres d’altitude pour tenter de surprendre la panthère des neiges, un animal mythique et presque disparu. À travers le regard et la plume de l’auteur, on découvre la grandeur de la nature, les mystères de la vie animale et l’affût comme aventure intérieure, avant l'émerveillement lorsque la panthère « apparaît ».

La conquête de l'Europe

Salué par sa Secrétaire perpétuelle Hélène Carrère d’Encausse comme un roman « conçu comme un jeu de l’esprit », « Civilizations » (Grasset) a valu à Laurent Binet le Grand Prix du Roman de l’Académie française. À 47 ans, cet agrégé de lettres modernes, qui a enseigné pendant dix ans dans le secondaire en Seine-Saint-Denis puis à l’université, a été distingué pour son septième livre, et troisième roman après « HHhH », prix Goncourt du premier roman en 2010, et « la Septième Fonction du langage », prix du roman Fnac et prix Interallié en 2015.

« Civilizations » est une uchronie aussi réjouissante qu'érudite, dans laquelle Laurent Binet a construit une histoire parallèle farfelue mais réaliste. Où Christophe Colomb ne découvre pas l’Amérique et où les Incas envahissent l’Europe, entre autres événements marquants. Ce monde à l’envers, où les figures historiques de l’époque sont jetées dans une intrigue inédite, est raconté avec délectation, avec un parti-pris de rire plutôt que de brosser le tableau d’une mondialisation inversée utopique.

Le chirurgien et le cerf

À 63 ans Luc Lang est l'auteur de 18 livres, dont la moitié sont des romans, récompensés par le prix Jean-Freustié en 1989 (« Voyage sur la ligne d'horizon ») et par le prix Goncourt des lycéens en 1998 (« Mille Six Cents Ventres »). Le prix Médicis s'ajoute à son palmarès, obtenu pour « la Tentation » (Stock), un roman dont le héros est un chirurgien. Et un chasseur, qui, au lieu d'achever le cerf qu'il a tiré, l'amène dans son chalet pour le réparer.

À mesure que se nouent les fils d'une intrigue qui va finir en apocalypse, au milieu de paysages de brume, de glace et de sang, on découvre une épouse mystique, un fils trader à New York et une fille dans la tourmente, un homme au faîte de la réussite professionnelle mais au bord du gouffre dans un monde en train de s'effondrer.

Martine Freneuil

Source : Le Quotidien du médecin