Les seniors héros de romans

Les vieux parlent encore

Par
Martine Freneuil -
Publié le 05/05/2020
Même si l’on est tenté de tout mesurer à l’aune de l’actualité, on sait que ce qui concerne l’âge est pour les écrivains une préoccupation de tout temps. Antoine Sénanque, avec un directeur d’EHPAD, ou Adrien Gugax, Valérie Clo et Marie Laborde, avec des résidents, ouvrent les portes des établissements spécialisés, tandis que Maïa Kanaan-Macaux interroge la mémoire de sa mère.

* Paru moins d’une semaine avant le confinement, « Que sont nos amis devenus ? » (1) est écrit par un médecin et le personnage principal est le directeur d’une maison de retraite… On serait donc en plein dans le sujet ? Pas du tout, car Antoine Sénanque, auteur à ses débuts de « Blouse » et « la Grande Garde » (prix Jean Bernard en 2007), donne un livre plutôt drôle et optimiste autour du thème de l’amitié. Le héros, ou plutôt l’antihéros, a 50 ans passés, il a abandonné l’exercice de la médecine pour diriger un EHPAD. Il va être le principal suspect après la mort du psy chez qui il avait rendez-vous, pour une thérapie familiale avec sa femme (qu’il n’aime plus) et sa fille (qui ne l’aime plus), car on a trouvé ses empreintes sur le revolver utilisé. Alors que lui, désabusé de tout, n’est « pas sûr d’avoir une vie qui vaille la peine d’être innocent », ses amis et ses proches, parmi lesquels deux pensionnaires de l’établissement, vont tout faire pour l’innocenter. C’est moins dans le semblant d’intrigue que dans le portrait de ces personnes, finalement toutes fragiles, que nous touche Antoine Sénanque.

* Quand le trentenaire Adrien Gygax, né en Suisse en 1989, se met dans la peau d’un nonagénaire malade et se fait le narrateur de « Se réjouir de la fin » (2), cela donne un court roman, découpé en vingt-cinq petits chapitres qui évoquent les « bonheurs des vieux ». Il s'agit du journal posthume d'un résident d’une maison de retraite, qui a dédié les derniers mois de sa vie à la contemplation de sa finitude. Entendez la contemplation des beautés et des douceurs qui l’entourent. Sans vouloir idéaliser ni dramatiser cet âge de la vie, l’auteur offre une sorte de méditation sur le temps qui passe et débusque les instants de bonheur dans les détails les plus futiles. Une approche littéraire loin des aspects triviaux du très grand âge, d’où émanent humanité et tendresse.

* Avec un prétexte identique, le journal tenu par la résidente d’un EPHAD, qu'aurait transmis à un éditeur après sa mort l’aide-soignante qui l’a accompagnée pendant deux ans, « Une vie et des poussières » (3) est d’abord le portrait d’une femme. On la découvre dans sa jeunesse et au fil de sa vie à travers ses souvenirs, en même temps que dans le quotidien de l'établissement, où l’a casée sa fille et où elle ne se sent pas à sa place. Valérie Clo, qui est art-thérapeute et intervient en EPHAD, entre autres auprès de personnes souffrant d’Alzheimer, raconte ainsi le passé et le présent dans une même succession de bonheurs et de douleurs et rend hommage aux soignants à travers la Maryline que l’on souhaite rencontrer un jour si l’on est confronté à la dépendance.

* C’est encore dans une maison de retraite que nous convie Marie Laborde, une revenante qui avait signé plusieurs romans entre les années 1970 et 2000 puis avait cessé de publier. « Si belles en ce mouroir » (4) mêle le quotidien des résidents vu sous l’angle humoristique et une satire sociale plus acerbe. Le choix des personnages donne l’ambiance : trois dames âgées de 80, 85 et 100 ans, aux caractères bien trempés et qui fomentent des idées de vengeance, l’une contre un mari pervers, l’autre un voisin qui a tué son chien et la troisième un gendre qui lui a pris sa maison. Des élucubrations de représailles qui nous font remonter dans le passé des pensionnaires, tout en les accompagnant dans leur routine pas toujours reluisante. À qui la faute ? « Il est vrai que pour assurer aux actionnaires des dividendes attractifs et dégager des marges phénoménales pour les propriétaires (qui comptent parmi les plus grosses fortunes de France), ce ne sont pas les seuls résidents qui sont pressurés comme des citrons : les employés sont sous-payés, surexploités, surchargés de travail et, somme toute, obligés de maltraiter les résidents. »

* Après un recueil de paroles de femmes issues de l’immigration et deux documentaires télévisés (« ONU, la diplomatie du silence »), Maïa Kanaan-Macaux publie un livre très autobiographique, dont la forme s’apparente à un roman. « Avant qu’elle s’en aille » (5) est l’histoire de sa famille, qu’elle a décidé de raconter après s’être aperçue que sa mère était en train de perdre la mémoire. Il y avait matière à dire, avec une enfance cosmopolite et multiculturelle (sa mère, française, a épousé un diplomate égyptien), la mort du père en Chine dans des conditions mystérieuses, le départ de la mère pour Rome, vécu comme un abandon, puis la mort en Irak, à 33 ans, du frère adoré engagé dans l'humanitaire. Le récit est une succession de brefs chapitres, comme autant de souvenirs arrachés à l’oubli.

(1) Grasset, 220 p., 18 €

(2) Grasset, 102 p., 13,50 €

(3) Buchet-Chastel, 228 p., 16 €

(4) François Bourin, 268 p., 19 €

(5) Julliard, 178 p., 19 €

Martine Freneuil

Source : Le Quotidien du médecin