L’appel de la nature

Les feuillets de l'évasion

Par
Martine Freneuil -
Publié le 31/03/2020
Lire l’ailleurs lorsqu’on ne peut pas partir… C’est possible grâce à Dominique Fernandez qui dévoile des richesses méconnues de l’Italie. À Nick Hunt qui nous invite dans le sillage des vents de l’Europe et à Sumana Roy qui nous engage à devenir un arbre. À Anne-Sophie Subilia et à Géraldine Ruiz, qui naviguent l’une dans le Cercle polaire et l’autre vers les îles Lofoten. Ou encore à Nathalie Hug et à Mélissa da Costa, dont les héroïnes retrouvent le goût de vivre dans les campagnes de Parme et d'Auvergne.

* L’Italie est au cœur de l’œuvre de Dominique Fernandez, riche d’une cinquantaine de récits de voyage, d'essais et de romans, dont « Porporino ou les mystères de Naples, prix Médicis, ou « Dans la main de l’ange », prix Goncourt, sans oublier son imposant « Dictionnaire amoureux de l’Italie ». Récit littéraire et artistique original, « l’Italie buissonnière » (1) se démarque des précédents ouvrages de l'auteur à plusieurs titres. D’abord parce qu’il nous emmène loin des palais, des églises ou des musées habituellement visités, à la découverte d’œuvres disséminées dans des endroits peu fréquentés ou nulle part signalées. Ces beautés de toutes sortes se dévoilent au long d’un voyage vers le nord depuis la Sicile, en traversant la Calabre, la Toscane ou l’Ombrie, parfois des grandes villes comme Naples, Rome, Florence, Bologne ou Venise. « L’Italie buissonnière » est aussi original parce que l’auteur a voulu mettre ici en évidence une des fonctions les plus importantes de l’art, « servir de défouloir aux pulsions réprimées par les convenances ou la censure ». D’où la dimension charnelle et sexuelle de ce vagabondage aussi passionné qu'érudit.

* L’Italie, plus précisément l’Émilie-Romagne, est aussi le décor magique de « Comme un enchantement » (2), surprenant roman de Nathalie Hug, qui signait précédemment avec Jérôme Camut. Le noir a fait place au rose et à un voyage éminemment romanesque. Eddie, 35 ans, aussi à l’étroit dans son minuscule appartement parisien que dans sa vie monotone, hérite de façon fortuite d'une ferme dans la région de Parme. Le bâtiment est en ruines, mais la beauté de la campagne environnante ou les odeurs des lavandes et des oliviers permettent à cette femme de se réinventer.

* Marcheur et conteur, le Britannique Nick Hunt nous entraîne, avec « Où vont les vents sauvages » (3), sur des sentiers inexplorés : les mystérieux couloirs des vents qui relient des régions et des cultures éloignées. D'où viennent-ils, où vont-ils et que deviennent-ils une fois parvenus à destination ? L'écrivain voyageur a traqué quatre vents qui balayent l’Europe. L’helm l’attire au nord de l’Angleterre, par-delà le point culminant des Pennines. La bora le conduit du sud-est de l’Italie à la côte Adriatique à travers la Slovénie et la Croatie, entre les montagnes et la mer. Le foehn l’oblige à un sinueux voyage en Suisse et à travers le Liechtenstein. Et le mistral, de la vallée du Rhône à la Méditerranée. Des voyages dans des paysages sauvages et auprès des gens qui y habitent et qui se doublent de périples intérieurs. « Où vont les vents sauvages » figure parmi les livres de l'année élus par le « Financial Times », le « Telegraph » et le magazine « Spectator ».

Aventures marines

* « Neiges intérieures » et « le Cimetière des baleines » sont deux aventures humaines et marines. « Neiges intérieures » (4) est le carnet de bord tenu par Anne-Sophie Subilia (« Jours d’agrume », « Parti voir les bêtes ») lors d'une équipée de quarante jours dans le grand Nord sur un petit voilier dirigé par un capitaine et son adjoint ; en compagnie de trois architectes paysagistes à la recherche d’idées pour élaborer une cité alpine. Le froid, l’apprentissage de la navigation, l’absence d’intimité dans le huis-clos du bateau, cerné par l’immensité glaciale de la mer et des paysages désolés, sans quasiment aucune trace animale ou humaine, transforment l’indifférence des participants en tensions, quand ils ne les rejettent pas dans la solitude. La narratrice, qui combat son mal-être en partant courir dès que le bateau accoste, voit ressurgir sa peur de l’abandon.

Dans « le Cimetière des baleines » (5), ils sont huit embarqués pour un mois de navigation vers les îles Lofoten en Norvège : deux navigateurs, deux guides de haute-montagne, un cadreur, un photographe, une artiste peintre, Lima Lima, qui illustre le roman à l’encre et à l’aquarelle, et la journaliste Géraldine Ruiz. Ils ne se connaissent pas et l’auteure nous livre les bribes de mots et de confidences qu’elle entend et soutire à ses compagnons nommés, comme dans le précédent ouvrage, par leurs initiales. En même temps que se craquelle la cuirasse des hommes, on peut découvrir, par la voix d’un universitaire, la vie et la mort des cétacés.

Devenir un arbre

* Donnée comme « une figure majeure de la nouvelle génération d’écrivains indiens », après avoir été révélée par ses poésies, Sumana Roy a surpris en publiant « Comment je suis devenue un arbre » (6). Une boutade ? Pas tout à fait, même si l’ouvrage commence par : « Au début, c’était à cause des sous-vêtements. Je voulais devenir un arbre parce que les arbres ne portent pas de soutien-gorge. » Le récit est celui de la littéraire et universitaire qu’elle est, très au fait des sciences naturelles, mais aussi d'une femme qui craint la violence de la société, avant que sa quête ne bascule dans un au-delà poétique. Son parcours est jalonné d'exemples d'autres personnalités – Rabindranath Tagore, D. H. Lawrence ou Bouddha – qui ont fait une démarche similaire pour « devenir un arbre », afin de mieux comprendre le monde naturel, et soi-même

* Mélissa Da Costa sait comment émouvoir. Après son coup d’essai, « Tout le bleu du ciel », elle récidive dans « les Lendemains » (7). Une jeune femme anéantie par un double deuil parvient à se réconcilier avec la vie en se connectant avec la nature. Alors qu’en se réfugiant dans une vieille maison perdue en Auvergne, elle voulait s’enfermer définitivement dans l’ombre et la solitude, elle découvre les calendriers horticoles de l’ancienne propriétaire, suit les indications écrites à la main par la vieille dame et ressuscite le jardin abandonné. La métaphore est facile mais jolie et l’on adhère complètement à cet hymne à la nature.

(1) Grasset, 450 p., 23 €

(2) Calmann-Lévy, 387 p., 19,90 €

(3) Hoëbeke, 268 p., 20 €

(4) Zoé, 146 p., 16 €

(5) Le Nouveau Pont, 105 p., 20 €

(6) Hoëbeke, 270 p., 22 €

(7) Albin Michel, 348 p., 17,90 € 

Martine Freneuil

Source : Le Quotidien du médecin