Neurologie, biologie, l'homme modifié

La maîtrise du vivant et ses conséquences

Par
André Masse-Stamberger -
Publié le 31/03/2020
Trois livres remarquables par où le vivant se heurte à la nature, dans lesquels l'actualité n'est jamais loin. L'inhibition, de la molécule aux droits de l'homme (Alain Berthoz), le cerveau et ce que ses perturbations disent sur l'humain (Laurent Cohen), l'homme modifié (Patrice Debré).

* L'ouvrage du neurophysiologiste Alain Berthoz, « l'Inhibition créatrice » (1), titre clin d'œil à Bergson (« l'Évolution créatrice »), revient sur une distinction intéressante. Certains neurones excitent à l'action, d'autres la bloquent, l'inhibent. Le professeur honoraire au Collège de France montre que nous sommes sans cesse sommés de faire des choix dramatiques et que nous risquons le sort de l'âne de Buridan, mort d'indécision entre avoine et eau. L'inhibition permet d'ouvrir des possibilités nouvelles face à des comportements rigides. Les neurones inhibiteurs s'inhibant l'un l'autre, « l'inhibition mutuelle permet de laisser une marge de choix supplémentaire dans l'arbitrage entre deux comportements ».

Là où on serait tentés de voir du négatif, Alain Berthoz voit surgir une richesse. C'est ainsi que l'utopie est un déni créatif du réel et que l'oubli évite d'être envahi par les traces du passé, comme l'a montré Nietzsche (« Généalogie de la Morale »).

* Professeur de neurologie à la Pitié-Salpêtrière, chercheur à l'Institut du cerveau, Laurent Cohen s'était demandé dans des ouvrages précédents « Pourquoi les chimpanzés ne parlent pas » et « Pourquoi les filles sont si bonnes en maths ». Dans « le Parfum du rouge et la Couleur du Z » (2), sous-titré « Le cerveau en 20 histoires vraies », il présente des cas de « pannes » cérébrales.

Certains pourraient faire sourire, comme celui de Monsieur B., persuadé qu'un sosie remplace sa femme dès qu'il a le dos tourné. D'autres sont beaucoup plus complexes. Monsieur C. est incapable de lire le moindre mot ou la moindre lettre alors que sa vue demeure excellente. Dans certains cas, ce sont la mémoire ou tout le langage qui sont affectés.

L'intérêt de beaucoup d'exemples donnés par Laurent Cohen est de nous permettre de saisir la fausse évidence que représentent certaines opérations mentales d'apparence simple. Lorsque nous lisons, nous n'en prenons pas conscience à chaque instant. Mais que surgisse une lésion cérébrale, toutes les fonctions langagières sont affectées et nous sommes contraints d'analyser les liaisons entre le cerveau, la pensée, la parole et nos gestes.

« La Terre est bleue comme une orange », disait Paul Éluard. De curieuses synesthésies, moins poétiques, conduisent certains malades à faire le lien entre « le parfum du rouge et la couleur du Z ».

* Professeur d'immunologie, Patrice Debré a été, entre autres, ambassadeur de France chargé de la lutte contre le sida et les maladies transmissibles. Outre des biographies de Louis Pasteur et de Robert Debré, il a notamment publié, avec Jean-Paul Gonzalez, « Vie et mort des épidémies ».

Des travaux sur la transplantation découle la nécessité de redéfinir les limites entre la vie et la mort, par où son dernier livre, « les Révolutions de la biologie et la condition humaine » (3), s'inscrit entre la biologie et la philosophie. Aussi nous met-il en garde contre ce que Gaston Bachelard nommait « les obstacles épidémiologiques » : « Les connaissances de la maîtrise du vivant doivent s'appuyer sur les avancées scientifiques, non les fausses rumeurs. »

Des cellules souches à l'interface cerveau machine en passant par l'épigénétique, les révolutions de la biologie ont profondément modifié l'homme. « Au cours de l'évolution de l'humanité, jamais l'environnement et la santé des populations ne se sont autant modifiés », souligne Patrice Debré. La révolution industrielle a donné à l'homme le pouvoir de changer la nature et avec elle sa propre évolution. « Nos gènes ont eu à composer, parfois aux dépens de notre santé. » Une remarque qui n'est pas sans actualité.

 

(1) Odile Jacob, 384 p., 27,90 € (ebook 22,99 €)

(2) Odile Jacob, 240 p., 20,90 € (ebook 17,90 €)

(3) Odile Jacob, 304 p., 22,90 € (ebook 17,99 €)

 

André Masse-Stamberger

Source : Le Quotidien du médecin