Rétrospective au Grand Palais

Greco l'expressionniste en 75 tableaux

Par
Caroline Chaine -
Publié le 14/11/2019

Au Grand Palais, première rétrospective en France du Greco (1541-1614), qui, après sa formation aux icônes byzantines statiques, sera le peintre expressionniste européen de la Renaissance. Au Petit Palais, une très belle découverte, le sculpteur napolitain Vincenzo Gemito (1852-1929).

« L'Ouverture du cinquième sceau »

« L'Ouverture du cinquième sceau »
Crédit photo : THE METROPOLITAN MUSEUM OF ART/RMN-GP

Né en 1541 en Crète, alors sous domination vénitienne, Doménikos Theotokópoulos dit
Le Greco se forme dans la tradition byzantine aux icônes. En 1567, il part à Venise et y découvre son univers de couleurs. Celui du Titien, qui restera son modèle et dont il aurait selon certains été l'élève, du Tintoret, avec ses compositions dynamiques et ses couleurs acidulées, et des clairs-obscurs de Bassano.

Sans commanditaires, non formé à la fresque, Le Greco peint sur bois des petits tableaux de dévotions. Ce qu’il poursuivra à Rome, avant d’être exclu du Palais Farnèse pour son arrogance et ses critiques de Michel-Ange, dont il aurait voulu repeindre les fresques de la chapelle Sixtine.

En 1577, un ami le recommande à Diego de Castilla, le doyen des chanoines de la cathédrale de Tolède, où il s’installe. Le roi d'Espagne Philippe II, le souverain le plus puissant d’Europe, est alors très engagé dans la Contre-Réforme, qui, à la suite du concile de Trente, a besoin de nouvelles images religieuses pour lutter contre le protestantisme. Le Greco réalise, avec des couleurs éclatantes et des figures réalistes, « l’Assomption de la Vierge » et « le Christ dépouillé de sa tunique ».

Avec « l’Enterrement du comte d’Orgaz » pour l’église San Tomé, le succès est là. Le peintre propose alors à Philippe II une « Adoration du nom de Jésus » et réalise « le Martyr de Saint Maurice », destiné au palais de l’Escorial en cours d’aménagement.

Le tableau déplaît au roi mais Le Greco est devenu à Tolède le grand peintre des lettrés. Il donne libre cours à son génie et, comme le disent les commissaires de l'exposition, « il invente, varie, reformule, réinvente ses compositions comme un musicien ses partitions ».

Les portraits, auxquels une salle est consacrée, montrent son évolution, de l’influence vénitienne à celui du cardinal Niño de Guevara, qui inspirera aussi bien Velazquez que Bacon. Suivent les Marie Madeleine, les apôtres Pierre et Paul, l’un représentant la légitimité apostolique, l’autre la rigueur doctrinale, les saint François, les Jésus chassant les Marchands du Temple.

« L'Ouverture du cinquième sceau » dit aussi « la Vision de saint Jean » (1610-1614), avec la silhouette étirée liant la terre au ciel, les corps allongés et déformées des âmes martyres, le ciel tourmenté (une des spécialités du peintre) et les couleurs acidulées, est le sommet de son expressionnisme. Il sera comparé aux « baigneuses » de Cézanne et regardé par Picasso avant « les Demoiselles d’Avignon ».

Les 75 œuvres présentées au Grand Palais, en partenariat avec l’Art Institute de Chicago, sont restées comme les autres dans le silence jusqu’au XIXe siècle. Ce contemporain du Caravage est aujourd’hui reconnaissable au premier coup d’œil et est désormais reconnu pour sa grande modernité.

Le sculpteur de l'âme napolitaine

Gemito, enfant des rues à Naples, fasciné par les bronzes de Pompéi du musée, deviendra un des plus grands sculpteurs de son temps. Lorsqu'il a 17 ans, son « Joueur de cartes » en plâtre très réaliste est acquis par la maison royale. À 21 ans, ses bustes de personnalités, dont celui de Verdi, lui apportent la notoriété, et, à Paris, son « Pêcheur napolitain », qui tient un poisson frétillant, est présenté à l’Exposition universelle de 1878. Il enthousiasme certains pour son réalisme, en choque d’autres par la laideur de certaines créations. Ses figures expressives aux découpes audacieuses ne peuvent laisser indifférent.

À Naples où il est de retour, le roi Umberto Ier lui commande une statue monumentale en marbre de Charles Quint et un surtout de table en argent. Mais ces sujets éloignés de son univers et le décès de sa compagne le plongent dans une grande dépression. C'est un très grand dessinateur, ses derniers portraits d’adolescents se rapprochent alors de son travail d’orfèvre.

Yan Pei-Ming - Courbet
À voir aussi au Petit Palais jusqu’au 19 janvier, pour les 200 ans de la naissance de Gustave Courbet (1819-1877), un « corps-à-corps » d’une dizaine de ses toiles avec celles de l’artiste contemporain chinois Yan Pei-Ming, dont certaines ont été réalisées dans l’atelier du maître à Ornans.

 

– Greco, jusqu'au 10 février, grandpalais.fr

– Vincenzo Gemito, jusqu'au 26 janvier, petitpalais.paris.fr

 

Caroline Chaine

Source : Le Quotidien du médecin