Ex-interne révoltée, Sabrina Ali Benali sonne l'alarme sur les conditions de travail à l'hôpital

Par
Marie Foult -
Publié le 09/11/2018
Sabrina Ali Benali

Sabrina Ali Benali
Crédit photo : AFP

Douze millions de vues, des dizaines de passages à la télé et la radio… Le 11 janvier 2017, Sabrina Ali Benali, alors interne en médecine générale, devenait la porte-parole (malgré elle) des soignants à l'hôpital en dénonçant dans une vidéo virale leurs conditions de travail et leur manque de moyens, à l'occasion d'une communication de Marisol Touraine sur l'épidémie de grippe.

S'en était suivi une polémique où l'interne avait dû prouver qu'elle était rémunérée par l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris (AP-HP), bien qu'en stage dans un hôpital privé à but non lucratif. La jeune interne avait aussi été accusée de « manipulation », en tant que responsable de la commission santé au Parti de Gauche de Jean-Luc Mélenchon.

Moins de deux ans plus tard, désormais médecin remplaçante dans une association, la colère de la jeune femme ne semble pas dissipée. Dans un livre* préfacé par le Dr Christophe Prudhomme, porte-parole de l'Association des médecins urgentistes de France (AMUF), elle continue d'alerter sur « l'état d'urgence » de l'hôpital en France. L'auteure, militante pour la France Insoumise, n'y va pas par quatre chemins : elle dénonce une « dérive marchande de la santé dans une vision néolibérale court-termiste », qui éloigne les soignants du sens premier de leur métier et porte atteinte à la dignité des patients.

Variable d'ajustement

Partant de ce constat, Sabrina Ali Benali déroule le fil de son parcours de médecin, entamé en 2005 lorsqu'elle réussit le concours de première année à la faculté de Limoges, avant de partir finir son externat à Paris. Elle souligne le mode d'évaluation des étudiants en médecine « testés sur leur capacité à régurgiter un nombre démesuré de mots-clés et de chiffres » dans des épreuves de QCM « dont chacun sort dans un état proche de l'ivresse ».

Avec les premiers stages à l'hôpital viennent la confrontation à la maladie et à la mort. Le décès d'une fillette de 8 ans souffrant d'une maladie cardiaque rare, avec laquelle la jeune femme s'était liée, sera particulièrement douloureux. L'occasion de souligner que les futurs médecins n'ont « aucune formation pour affronter ce genre de situation » et pas d'accompagnement a posteriori.

Sabrina Ali Benali dénonce le statut des externes et internes, « variables d'ajustement » dans un service hospitalier et peu rémunérés. Comme d'autres carabins, elle expérimentera « la forme brutale et insultante » que peut prendre la hiérarchie en subissant une humiliation en bonne et due forme de la part d'un chef de service. Elle se montre très critique sur les ECN, qui n'ont « aucune considération pour la motivation individuelle à exercer une spécialité ».

« Je ne leur pardonnerai pas nos morts »

Mais surtout, c'est l'état des services d'urgence, « véritable enfer » dans certains centres hospitaliers, qui exaspère la très jeune médecin. Sans rejeter la faute sur les patients – même si elle estime qu'ils ne sont pas assez éduqués – ou sur les médecins de ville, l'auteure interroge sur le modèle de société qui fait de la médecine un « service », et des soignants des « prestataires de soins ».

Pour la jeune femme, c'est le manque de moyens humains qui fait défaut mais aussi le financement de l'hôpital. Conséquence : les médecins n'ont plus le temps de s'occuper des malades et doivent les « vendre » (dans un autre service, un autre établissement) par manque de place. Ces conditions de travail impactent directement les soignants, avec crises d'angoisse, burn-out et suicides à la clé.

Sur ce dernier point, Sabrina Ali Benali accuse les gouvernements successifs d'être « en partie responsables » de ces drames. « Je ne leur pardonnerai pas nos morts », écrit-elle simplement.

* « La Révolte d'une interne », Éditions Le Cherche Midi, 17 euros, 175 p.


Source : lequotidiendumedecin.fr