Dystopies ou réalité proche ?

D'une épidémie l'autre

Par
Martine Freneuil -
Publié le 02/06/2020

Plusieurs livres parus juste avant que le pays ne vive au ralenti invitent, au même titre que la crise aujourd’hui, à s’interroger sur le devenir de notre société : que ce soit pour des raisons sanitaires (Asa Ericsdotter), économiques (Rob Hart), politiques (Diane Ducret) ou sociologiques (Sabri Louatah), le totalitarisme est en marche.

* « L'Épidémie » (1) est le premier roman traduit de l’écrivaine suédoise Asa Ericsdotter. Loin de nos préoccupations actuelles, le roman met en lumière la montée d’une démagogie de droite sous couvert de raisons sanitaires. Pour assurer son élection, le Premier ministre suédois impute les difficultés économiques du pays aux conséquences de la prise en charge médicale du surpoids et fait de la lutte contre l’obésité son cheval de bataille. Il sera entendu et élu, son accession au pouvoir s’accompagnant de mesures toujours plus coercitives : régimes drastiques imposés par des nutritionnistes omniprésents, chirurgie bariatrique subventionnée, appliquée aux adultes puis aux jeunes enfants et jusqu’aux nouveau-nés, transformation des églises en salles de fitness, licenciement des personnes dont l’IMC dépasse un seuil toujours plus bas, expulsion de leur logement… Comme si elle était anesthésiée, la société se plie aux diktats et se fait même complice des persécutions d’une minorité. Un jeune chercheur, lui-même à la limite du poids toléré, comprend le danger mais il faudra la disparition d’une amie pour qu’il comprenne jusqu’où le Parti de la santé peut aller pour éliminer les « porcs ». Le roman est un efficace page-turner, qui fait monter la tension jusqu’à l’horreur. Il est aussi, sous la forme d’une farce dramatique et en s’appuyant sur l’histoire récente et les avancées actuelles du populisme, une illustration concrète du basculement vers le totalitarisme.

* « MotherCloud »(2), premier roman de l’Américain Rob Hart, est également un thriller d’anticipation (à peine), aussi crédible qu’effrayant, qui s’attaque au futur de l’ultralibéralisme et de la consommation de masse. Le livre nous introduit dans une unité MotherCloud, superstructure de la vente en ligne qui a dévoré la moitié de l’économie mondiale et qui prospère dans un monde ravagé par le réchauffement climatique en satisfaisant les demandes d’une population désormais captive à l’aide de drones. Trois voix nous font découvrir les dessous de la superstructure : Paxton, qui a été patron d’une petite entreprise qui n’a pas résisté au monstre ; Zinia, infiltrée pour découvrir le secret de la source d’énergie qui alimente le complexe ; et Gibson Wells, le créateur de MotherCloud et quatrième fortune de la planète, qui, au soir de sa vie, confie dans un blog le pourquoi et le comment de sa réussite. L’intrigue est bien là, avec des rebondissements, pour décrire un lieu de travail où on mange et où on dort aussi, avec des cadences infernales et une surveillance constante, où l’individu disparaît au profit de la rentabilité, de la productivité. Une machine à broyer, le big business ayant enterré la liberté de penser.

* Le 8 novembre 2023, à Munich, par 24 voix sur 27, l’Union Européenne, accusée de décider de tout et d’empêcher les États de progresser, était démantelée. Aurore Henri, journaliste engagée, jetait la pierre de la colère. À sa sortie de prison en 2029, alors que la situation s’est aggravée après un krach boursier, une alternance de sécheresses et de froids glaciaires et l’échec du nationalisme, elle est portée au pouvoir pour sauver la société. Après « Femmes de dictateurs », Diane Ducret brosse dans « la Dictatrice »(3) le portrait d’une cheffe d’État qui n’est malheureusement que le pendant féminin d’Hitler. L’ouvrage dessine l’émergence d’une dictature contemporaine, où les pires mesures sont prises sous couvert d'apporter le bien. Chaque citoyen de la Nouvelle Europe étant contraint de suivre les règles de l'Eunomie, du nom de la déesse grecque qui personnifie la Loi, l’Ordre, la Justice et l'Équité. L’image de la femme n'en sort pas grandie, mais on apprécie les nombreuses références historiques et philosophiques qui parsèment l’ouvrage. Il se termine en 2045 dans les soubresauts d’une guerre qui a fait des dizaines de millions de morts.

* Sabri Louatah, qui s’est fait connaître en 2012 avec un thriller politique en 4 tomes, « les Sauvages », adapté par la suite pour la télévision, propose avec « 404 » (4) un roman à la fois technologique, rural, sociologique et politique. À l’automne 2022, nos sociétés sont menacées par les « mirages », des vidéos créées de toutes pièces mais tellement réalistes qu’on ne peut les dénoncer. Allia, jeune polytechnicienne d’origine algérienne, s'était exilée en Californie. Elle revient dans l'Allier, son département de naissance, pour tester une application de streaming qui empêche d’éditer et d’enregistrer les flux vidéos ; 404 pourrait être une arme fatale contre les « mirages ». Son retour coïncide avec la publication d’un recensement ethnique révélant que 40,4 % des habitants du département sont maghrébins. La polémique devient virale et nationale.

 

 

(1) Actes Sud, 426 p., 23 €

(2) Belfond, 414 p., 21,90 €

(3) Flammarion 511 p., 21,90 €

(4) Flammarion, 356 p., 21 €

 

Martine Freneuil

Source : Le Quotidien du médecin