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« Il faut passer la vitesse supérieure : confinement total et identification/isolement des français infectés », réclament deux scientifiques

Publié le 23/03/2020

Après une première alerte au début de la crise, suivi d'un appel au dépistage généralisé, Laurent Lagrost, Directeur de recherche à̀ l’INSERM et Didier Payen, ancien chef du service d'anesthésie-réanimation de l’Hôpital Lariboisière à Paris, plaident pour pour un confinement strict de la population. Et il faut faire vite, insistent-ils...

Confinement

Crédit photo : GARO/PHANIE

La situation se dégrade et la Covid-19 semble échapper à tout contrôle. L’enchaînement ininterrompu des évènements et des mauvaises nouvelles, tel que nous l’avions envisagé et discuté dans nos précédents articles (« La Covid-19 est un réel Danger » - Le Quotidien du Médecin), « Coronavirus SARS-CoV-2 : la stratégie évolue, pourquoi ? », « Tester, tester, tester : cap ou pas cap ? » ), se vérifie. Il n’y a plus de temps à perdre. Il ne faut plus gâcher une seule heure car chacune se paiera cache et au centuple à l’arrivée. Ne plus tergiverser en tentant d’inventer notre propre méthode « à la française » de la gestion de cette crise sanitaire. La seule méthode disponible et efficace est aujourd’hui connue. Elle a été testée et éprouvée en Chine et les erreurs à ne pas commettre l’ont été également. Ainsi, dans son appel du 17 mars 2020, le Docteur Philippe Klein, qui a été en poste à Wuhan pendant toute la période de crise et de contrôle de l’épidémie, nous alerte, nous éclaire, nous conseille et nous exhorte.

Si vous avez décidé de poursuivre la lecture de ce texte dans sa totalité, nous souhaitons vous prévenir d’emblée : le contenu est violent et va piquer. Nous en sommes infiniment et très sincèrement désolés. Mais, sachez que nous tournons nous-mêmes en boucle depuis des jours autour de cette problématique. Nous y consacrons nos jours et nos nuits. Nous avons évoqué entre nous tous les protocoles possibles et tous les scenario envisageables pour sortir de la crise au stade où elle en est arrivée. Nous partageons aujourd’hui tous les deux une communauté de pensée, forgée peu à peu grâce aux liens d’amitié qui nous unissent de longue date. Nous sommes pourtant l’un envers l’autre sans complaisance quand il s’agit d’analyser et d’interpréter les données disponibles, qu’elles soient issues de la littérature scientifique ou des médias grand public. Nos projections sont terrifiantes, nos solutions sont inquiétantes et dérangeantes. Nous aimerions tellement nous tromper. Mais, jusqu’alors, et comme il peut être vérifié dans nos précédents écrits, nous n’avons malheureusement pas vraiment commis d’erreur…

La méthode chinoise

Le confinement total est la seule solution efficace à ce stade et il faut d’urgence lui associer une méthode d’identification des sujets infectés, par RT-PCR comme nous l’avons récemment proposé ou par d’autres méthodes qui nous sont inconnues. Aussi par imagerie comme cela a été pratiqué à Wuhan puisque la Covid-19 est associée à des lésions pulmonaires caractéristiques chez les patients symptomatiques.

Il faut arrêter de confondre « confinement » et « distanciation sociale », du point de vue sémantique comme du point de vue organisationnel d’ailleurs. C’est totalement stérile et contre-productif et déconnecter de l’urgence et de la réalité. Nos concitoyens viennent de vivre et de pratiquer une première phase de confinement « léger » avec plus ou moins de discipline et d’adhésion. Plutôt moins que plus d’ailleurs… Dans le contexte des mesures actuelles, certains irréductibles auront du mal à se conformer. C’est évident. L’Italie connaît une situation dramatique avec, chaque jour, une augmentation très significative du nombre de décès. Pourtant, et aux dernières nouvelles, les Italiens se lassent et auraient tendance à se relâcher. Ils prennent ainsi, inconsciemment, le risque de ruiner plusieurs semaines de durs efforts, en créant de nouvelles chaînes de transmission. Il nous faut l’entendre et en tirer les enseignements pour notre pays, même si cela est très dur et nous déchire.

Ce qu’il faut en déduire pour la France

Il est urgent que notre pays puisse passer, sans tarder, à l’étape supérieure, bien supérieure : le confinement total. Nos voisins chinois ont, eux aussi, connu ce parcours tortueux et en deux étapes, de « léger » à « fort » sur le chemin menant au confinement. C’est normal et humain. Mais ça ne suffit pas et ne suffira pas, malheureusement. En Chine, après une première période de confinement léger, ou chacune et chacun pouvait sortir à étape régulière et définie faire ses courses, l’État chinois a mis en place des mesures beaucoup plus radicales.

Ces décisions drastiques peuvent être résumées ainsi : 1) Confinement total, avec mesures coercitives d’interdiction stricte et contrôlée pour les occupants de quitter leur foyer, 2) Distribution et livraison à domicile de vivres et produits de première nécessité, 3) Hospitalisation des patients avec des formes sévères, 4) Dépistages systématiques sur une grande échelle et isolement des sujets infectés (en Chine, dans des gymnases et des hôtels), 5) Interdiction et suppression de tout déplacement sur le territoire de la région de l’Hubei à l’exception des autorités requises et nécessaires et 6) Désinfection méticuleuse et à haute échelle de tout l’espace publique.

Ça a fonctionné ! La Chine vient de célébrer, au décours de près de trois mois de combat acharné contre la Covid-19, ses premiers jours sans nouveau cas de contamination.

Notre appel à un dispositif drastique

Nous appelons le Président de la République à prendre en considération les éléments exposés ci-dessus et à étudier comment cette étape de confinement total peut être mise en place dans notre pays. Nous mesurons l’ampleur considérable de l’effort qui sera ainsi demandé aux Françaises et aux Français. À défaut d’un dispositif drastique et efficace, la Covid-19 durera beaucoup plus longtemps et fera beaucoup plus de victimes. Donc, une seule question vaut aujourd’hui : souhaitons-nous poursuivre la course folle de la Covid-19 dans notre pays ? Nous avons longuement réfléchi et nous avons arrêté notre position. Notre réponse est : NON !

Laurent Lagrost a dirigé le centre de recherche UMR1231 de l’Inserm et de l’Université de Bourgogne à Dijon et a coordonné le Laboratoire d’Excellence LipSTIC. Didier Payen est Professeur Emerite à l'Université Paris 7 et Professeur d’Anesthésie-Réanimation.

Source : lequotidiendumedecin.fr