La volonté de créer un observatoire de la répression hospitalière émane d’abord d’une observation empirique : « Nous avons l’impression que la répression envers les personnels hospitaliers n’a jamais été aussi forte qu’en ce moment », a expliqué mercredi 10 décembre 2025 devant la presse le Dr Mathieu Bellahsen, une des figures de la psychiatrie française, lui-même réhabilité après une mise à l’écart pour avoir dénoncé l’enfermement de patients pendant la pandémie de Covid-19.
Mais la seule intuition ne suffit pas. Avec le Pr Bernard Granger, autre figure célèbre pour la défense de l’hôpital public, démis de ses fonctions de responsable d’unité de psychiatrie à l’AP-HP, ces « lanceurs d’alerte » ont jugé indispensable de produire des données chiffrées et des témoignages pour documenter « cette crise du secteur hospitalier public qui favorise les procédures répressives ».
Dynamique coercitive
Selon ces praticiens, le contexte général de l’hôpital pèse lourd. « Les restrictions budgétaires de ces dernières années, les conditions de travail dégradées et les injonctions des directions hospitalières, peu voire incompatibles avec les missions de soin » agissent comme des « amplificateurs » de ces dynamiques répressives, analyse le Dr Mathieu Bellahsen. Si ces deux psychiatres se déclarent eux-mêmes victimes d’un climat « répressif », cette réalité concernerait nombre de professionnels – praticiens de toutes spécialités, infirmières, aides-soignantes, psychologues, techniciens, agents administratifs… Avec des conséquences personnelles et professionnelles : « dégradation de la santé physique et mentale, mise en péril des carrières, isolement, ostracisme… », énumèrent-ils.
D’où l’idée de lancer sans tarder cet observatoire de la répression des personnels hospitaliers. Il est question de « recenser les situations hospitalières » ayant donné lieu à des enquêtes, suspensions, destitutions, sanctions ou autres procédures disciplinaires, administratives ou pénales, du fait d’« alertes » sur la qualité des soins, l’indignité des pratiques, des cas de maltraitances institutionnelles ou encore des logiques de harcèlement.
Les médecins, et plus largement les personnels hospitaliers, peuvent adresser leur témoignage à l’adresse mail obsRPH@proton.me. « Nous n’intervenons pas dans des cas particuliers et nous ne nous substituons pas à la police, aux instances disciplinaires ou à la justice », recadre le Pr Bernard Granger. L’ambition consiste d’abord à objectiver et à quantifier le phénomène supposé de répression.
« Une logique systémique »
Mises au placard, carrières freinées, sanctions… Bernard Granger et Mathieu Bellahsen sont convaincus que leurs histoires personnelles ne sont pas des cas isolés. Ils pointent au contraire « une logique systémique et des rouages coercitifs pour réduire au silence toute contestation ». Une logique qu’il convient d’analyser car le phénomène serait « massif ».
Le lancement officiel de l’observatoire a donc été l’occasion de revenir sur plusieurs histoires personnelles. Le Dr Bellahsen avait signalé de graves dysfonctionnements dans la prise en charge de patients pendant le Covid au sein de l’EPS Roger-Prévot de Moisselles (Val-d’Oise). Des patients, expliquait-il, ont été « enfermés » dans leur chambre durant le confinement, une dénonciation de ces pratiques qui avait abouti au retrait de sa chefferie. Après trois ans de procédure, le tribunal administratif de Cergy-Pontoise avait annulé cette « sanction disciplinaire déguisée » visant le médecin, réintégré dans sa fonction de chef de pôle.
Le Pr Bernard Granger avait, lui, été officiellement démis de ses fonctions en janvier dernier en raison de son opposition farouche au déménagement de son service. Cet ancien chef de l’unité de psychiatrie de Cochin-Tarnier, désormais retraité, s’estime victime de représailles en raison de son statut de lanceur d’alerte.
Deux autres témoignages ont été présentés devant la presse. Le Dr Raouf Hammami, ancien chef de service orthopédique à l’hôpital de Gap, fait le récit « du catalogue complet des représailles [qu’il a] subies ». Suspensions, détachement d’office, affectation aux urgences sans accès au bloc opératoire et même une révocation. La cause, selon ce chirurgien : la dénonciation dès 2018 d’une pratique chirurgicale controversée, la cimentoplastie discale, à laquelle avait recours un de ses confrères. Ce dernier, le Dr Gilles Norotte, a été relaxé en juin 2022 par le tribunal de Gap. Depuis ses dénonciations, le Dr Hammami s’estime « broyé psychologiquement, financièrement et professionnellement ». Environ 140 000 euros de frais d’avocat et trois cabinets ont été réunis pour assurer sa défense. « Ce sont de mini-affaires Dreyfus, n’hésite pas à affirmer le Pr Granger. La personne qui a dénoncé est accusée à tort et des boucs émissaires sont désignés. »
Ce sont de mini-affaires Dreyfus. La personne qui a dénoncé est accusée à tort
Pr Bernard Granger
Également présent lors du lancement de l’observatoire, le Dr Franck Rogé, chirurgien orthopédiste, fait le lien avec sa propre histoire. Il se souvient de son arrivée à l’hôpital d’Aubagne, où il découvre que son chef de service détourne de l’argent aux dépens de plusieurs caisses primaires, en gonflant artificiellement son activité libérale. Après avoir dénoncé cette escroquerie, « j’ai été suspendu, je ne peux donc plus travailler et j’en ai beaucoup souffert », témoigne le chirurgien. Actes indus, opérations frauduleuses : son ancien chef de service a été reconnu coupable d’escroquerie au préjudice du système de protection sociale, écopant de deux ans de prison avec sursis et de 100 000 euros d’amende. La dénonciation a donc été utile à la justice mais a coûté cher au chirurgien orthopédiste qui a révélé l’affaire.
Derrière ces premiers exemples – et les autres témoignages qui se présenteront demain – les médecins à l’initiative de cet observatoire de la répression entendent non seulement alerter mais aussi mobiliser des ressources juridiques « en partageant les situations, succès et échecs disciplinaires et judiciaires ». Bernard Granger et Mathieu Bellahsen se fixent un objectif ambitieux : transformer le système hospitalier « pour que l’éthique du soin devienne l’axe central des politiques publiques de santé ».
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