« Arrêtons d'avoir peur ! » : dans un amphi parisien, des centaines de médecins et soignants du collectif inter-hôpitaux organisent la fronde

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Anne Bayle-Iniguez -
Publié le 11/10/2019

Crédit photo : Anne Bayle-Iniguez

Le brouhaha de l'amphithéâtre B de la fac de la Pitié-Salpêtrière (AP-HP) diminue au fur et à mesure que s'affirme la voix de Céline Laville. Ce jeudi 10 octobre, alors que la nuit tombe, la jeune présidente de la Coordination nationale infirmière (CNI) raconte le quotidien de cette aide-soignante qui, tous les matins, gare sa voiture sur le parking de l'hôpital et, tétanisée par l'idée d'être maltraitante malgré elle avec ses patients, met 30 minutes à en sortir.

Puis s'exprime à la tribune cette autre paramédicale, au bloc depuis cinq ans. Elle fait taire net les centaines de médecins et soignants qui lui font face en évoquant, les larmes aux yeux, les chambres de garde en guise de logement, faute de moyens pour s'offrir un studio parisien décent. Victor Desplats, président du Syndicat des internes des hôpitaux de Paris (SIHP), résume la situation : « Jusqu'à quelle limite repousserons-nous notre malléabilité et notre résilience ? » La première assemblée générale du collectif inter-hôpitaux (CIH), créé il y a un mois, a fait craquer trois amphis autour de cette question.

Dernière chance

Deux heures de débat ont permis aux soignants et médecins de voter deux motions : la première faisant l'état des lieux de la situation et des revendications des mécontents ; la seconde proposant des modalités d'action. « Nous sommes à la croisée des chemins, nous vivons notre dernière chance de sauver l'hôpital, cet établissement ouvert à tous et porteur de progrès médical mais aujourd'hui asphyxié par les contraintes budgétaires », a lancé en préambule le Pr Antoine Pelissolo. Le psychiatre, chef de service à Henri-Mondor, a rappelé quelques chiffres provoquant la joie de la salle : le collectif regroupe désormais 5 500 professionnels de santé hospitaliers dont 1 200 chefs de service et plusieurs têtes d'affiche du syndicalisme médical, épaulés par 17 000 usagers et personnalités auteurs d'une pétition réclamant un « plan d'urgence » pour l'hôpital public, envoyée la semaine dernière à Emmanuel Macron. 

La grève du codage en question

Attentifs mais parfois survoltés, les participants ont négocié pied à pied les détails des deux motions. Les doléances partagées avec le collectif inter-urgences ont été adoptées à l'unanimité : arrêt des fermetures de lits d'hospitalisation, « augmentation immédiate de 300 euros de tous les salaires » (« net ! », « par mois ! », a précisé la salle, hilare) et « changement de logique dans le financement », soit un « ONDAM [objectif national de dépenses d'assurance-maladie, NDLR] à la hauteur de l'augmentation des charges ».

Les modalités d'action ont en revanche divisé davantage médecins et soignants. L'arrêt du codage des actes médicaux, adopté à la majorité, a suscité une longue discussion. « L'arrêt du codage signifie qu'on ne joue plus, qu'on se met en marge. C'est un geste politique contre l'hôpital entreprise », a défendu le Pr André Grimaldi, héraut du collectif très applaudi par la salle.

« Il faut les prendre par les sous ! », a enchéri une autre soignante. « Reprenons notre destin en main, arrêtons d'avoir peur ! », a jeté ce neurologue. Plus circonspect, le Dr Renaud Péquignot, président d'Action praticiens hôpital (APH), estime que la pratique « emmerde plus les directeurs que Buzyn ». « Tous les directeurs ne sont pas mauvais ! », abonde un praticien. Cette modalité d'action sera finalement adoptée à la majorité (une dizaine d'abstentions et de non dans les trois amphis), accompagnée de la suspension des activités non médicales et non universitaires, soit le boycott des réunions avec les directions et les tutelles.

Trois journées d'action

Restait à définir le calendrier d'action. Le collectif inter-hôpitaux (CIH) va s'atteler à l'organisation d'une « grande manifestation de tous les personnels hospitaliers » le jeudi 14 novembre à Paris, mais aussi à un rassemblement le 29 octobre dans la capitale – jour du vote solennel du budget de la Sécu (PLFSS) à l'Assemblée – et, dès mardi prochain, à la journée d'action le 15 octobre avec les grévistes du collectif inter-urgences et les pompiers.

Vice-présidente de la commission médicale d'établissement (CME) centrale, le Dr Anne Gervais a clos l'AG du collectif inter-hôpitaux sous les vivats : « Nous sommes très nombreux, pas du tout résignés ! Je n'ai jamais vu une telle mobilisation en dix ans. Tout est fait pour que l'on réussisse. On le doit à nos concitoyens ! »


Source : lequotidiendumedecin.fr