Un Noël écossais

Publié le 31/07/2012
ecossais

ecossais

Noël 2010. Nous sommes le 24 décembre à Londres, avec toute la  famille chez ma sœur, pour les retrouvailles habituelles. Nous devons revenir le lendemain à Paris pour fêter une seconde fois Noël avec le reste de la famille. Nous voilà, mon mari et moi, sur le Ferry à 8 heures du matin, embarquant avec la voiture au port de Douvres, à destination de Calais.

Pour acheter mes derniers cadeaux,  je suis avec ma moitié dans le shop du ferry quand nous entendons un appel en anglais : « Y a-t-il un médecin à bord ? Si oui, qu'il se dirige en urgence sur le Pont 4. » Mon mari , qui n’est pas médecin, me regarde… Avant même qu’il n’ouvre la bouche, je lui rétorque : « Non , non et non ! D’abord  je parle très mal anglais, ensuite il doit y avoir au moins 10 médecins minimum dont cette "ville flottante". Et puis tu connais les conséquences : dans tous les cas, tu te retrouves en procédure judiciaire, soit contre la compagnie, soit contre le passager. Non, non, non ! » Les appels se répètent, toujours en anglais... Je sais être sourde quand je le veux ! 

Quinze minutes après, nouvel appel, cette fois-ci français, avec un fort accent british. Damned, c'est qu'il n'y a aucun médecin anglais sur ce bateau ou alors ils cuvent tous leur soirée de la veille trop arrosée ? Deux, trois fois ; mon mari me regarde d'un air... « Bon ok, j'y vais, mais tu viens avec moi car tu seras mon interprète. »

Un petit relent d'alcool...

Courage, le 4e pont est en vue et là, oh stupeur, il y a deux personnes d'une soixantaine d'années allongées sur le sol, le mari et la femme. Commence un interrogatoire à 4 ou 5 ; la femme commence à se réveiller et je reconstruis leur parcours. Écossais, ils ont fêté Noël chez eux (polie, je ne demande pas la boisson nationale de l'Écosse), avant de prendre la route vers 2 heures du matin pour embarquer sur le ferry et continuer... vers l’Allemagne où ils sont attendus vers midi !

La TA est bonne, l'examen cardio-vasculaire idem ; un petit relent d'alcool me met le doute et je demande du sucre, du sucre, du sucre... Et miracle ! Les morts ressuscitent  et même s’assoient et commencent à parler ! Le commandant me demande s'ils sont capables de prendre leur voiture et de continuer leur route. « Euh, non  je ne crois pas… En tout cas, pas si c'est eux qui conduisent. » Ça recommence à discuter très vite entre membres de l’équipage. Puis la décision est prise. Les deux Écossais sont débarqués et leur voiture leur sera rendue après l'aller-retour Angleterre/France.

Vite, vite, je m’éclipse, soulagée qu'on ne m'ait pas demandé mon nom. Je reviens dans le Shop. Six, 7 minutes plus tard, nouvel appel en français : « Le french doctor est prié de se présenter auprès des responsables du bateau sur le pont… » Je fusille mon mari du regard : « Tu vois, je savais que ça allait mal tourner. On va finir notre Noël dans les geôles anglaises ! Sûrement que l'hypoglycémie était un IDM et le patient est mort dans les bras du commandant. »

Happy end

Que dois je faire ? Sauter à l'eau et rejoindre la France à la nage ? Je me rappelle que je ne sais pas nager... Me cacher parmi les rayons du Shop jusqu'à ce que le corps du patient anglais soit débarqué ? Fi de tout cela ; je vais montrer le courage des french doctors. Tremblante, soutenue par mon mari, je monte les marches vers le pont et je tombe sur l'assistante du commandant de bord. Tiens, elle n'a pas de menottes et aucun policier ne l’accompagne ! Et là, elle m'annonce que le commandant et la compagnie voulaient me remercier et qu'ils nous invitaient à monter en 1ère classe et à déguster un British breakfast avec, en cadeau, une superbe boîte de biscuits anglais qui collent aux dents. Et c'est là que nous avons vu apparaître dans les brumes du matin les premières côtes françaises, terre promise, terre de liberté !

> Dr Fadoi SAAB- THEYSE Médecin généraliste à compétence gynécologique (Paris) 

Source : lequotidiendumedecin.fr