Radicalisation : les psychiatres face aux demandes de dérogations au secret médical

Par Elsa Bellanger
Publié le 12/11/2018
- Mis à jour le 15/07/2019

Dans le contexte actuel de menace terroriste, les psychiatres dénoncent les demandes répétées et récurrentes de dérogations au secret médical portées par les forces de sécurité ou de renseignement. « Il n’est pas tolérable d’accorder des dérogations au secret médical en fonction des pressions médiatiques » a jugé le Dr Gilles Munier, vice-président du Conseil national de l’Ordre des médecins (CNOM), lors des États Généraux Psy sur la radicalisation.

En juin dernier déjà, le Syndicat des psychiatres des hôpitaux (SPH) s’alarmait du décret du 23 mai relatif au fichier Hopsyweb, autorisant les agences régionales de santé (ARS) à mettre en œuvre des traitements de données à caractère personnel de personnes faisant l'objet de soins psychiatriques sans consentement. Le SPH y voyait l’instauration d’un « casier psychiatrique » dont la défense s’inscrivait dans une « banalisation de l’étau sécuritaire appliqué ces derniers temps à la psychiatrie publique ».

Le CNOM « assailli » de demandes

« Avec ce décret, tout le monde devient suspect », rappelle le Dr Michel David, psychiatre et vice-président du Syndicat des psychiatres des hôpitaux (SPH). Alors que 92 000 patients sont hospitalisés sans consentement chaque année (sur 2 millions de personnes suivies en psychiatrie dont 450 000 enfants) « les patients ayant eu la malchance d’avoir besoin de soins psychiatriques sans consentement se retrouvent stigmatisés, et ce sur le long terme », poursuit le psychiatre qui dénonce de nombreux fantasmes assimilant les individus violents à des personnes psychotiques.

Que ce soit pour les pilotes de ligne (suite au crash de l’avion de la compagnie German Wings en 2015) ou les radicalisés, le CNOM est « assailli de demandes de dérogations », raconte Gilles Munier. Pourtant, seules deux dispositions législatives peuvent délier un médecin du secret médical : en cas de danger immédiat ou en cas d’identification du caractère dangereux d’un individu, défini par exemple par la détention d’une arme. « Les signes religieux d’un salafisme rigoureux ne suffisent pas : ils ne définissent pas le passage à la violence », insiste le vice-président du CNOM. L’institution n’est ainsi pas favorable à de nouvelles dérogations. « Il faut éviter de démonter l’édifice », ajoute Gilles Munier.

La confiance, condition de la parole

Reste que ces demandes de dérogations agacent les psychiatres. « L’appel à notre sens civique est vécu comme une insulte. Les psychiatres savent très bien prendre des dispositions avec conscience et humilité », s’exaspère Michel David. « Si nous sommes tous démunis face à ces questions, il faut faire confiance aux soignants pour signaler les personnes radicalisées et ne pas sans cesse remettre en cause le secret médical. Car la confiance est la condition même de la parole », analyse Michèle Benhaïm, psychanalyste et professeure à l'université Aix-Marseille. « Les médecins sont là pour soigner, les forces de sécurité pour protéger. Gardons-nous donc de faire de la sécurité et du renseignement », conclut Gilles Munier.


Source : lequotidiendumedecin.fr