Le reste du monde, qui a moins souffert que l'Amérique des attentats du 11 septembre, s'en est remis plus vite. L'événement n'a pas atténué l'antiaméricanisme et l'a même renforcé, en vertu d'un paradoxe que seule la psychanalyse pourrait expliquer. Et comme la peur s'estompe - au moins provisoirement -, les vieux réflexes réapparaissent.
La question du sort des membres d'Al Qaïda faits prisonniers par les forces américaines, et détenus sur la base de Guantanamo en attendant un procès, a déjà déclenché un large débat. De toutes parts, les organisations de droits de l'homme réclament pour les détenus intégristes un traitement conforme à celui que réservent les démocraties à leurs prisonniers civils, militaires ou de droit commun. Elles ne font que leur travail, qui consiste à agir en contre-pouvoir et à tester les « vertus » des gouvernements. Elles sont précieuses et même indispensables.
Le plan Bush
L'administration de George W. Bush, dont on a beaucoup sous-estimé la capacité à prévoir et à devancer les problèmes, avait un plan pour les intégristes dont elle s'emparerait, avant même que les soldats américains fussent en Afghanistan. Elle ne voulait ni de procès populaire ni de cours martiales ; et elle a fait adopter ce qu'on peut tout à fait considérer comme une loi d'exception pour traiter ces centaines ou milliers de cas particuliers.
La vague de patriotisme qui a déferlé sur les Etats-Unis au lendemain des attentats a emporté les réserves que les milieux juridiques et humanitaires ont à peine osé formuler. Le sentiment le plus partagé par les 280 millions d'Américains est que des étrangers ont commis dans leur pays un crime exceptionnel qui, en quelque sorte, sortait du cadre judiciaire habituel. Les juristes, bien sûr, ne sont pas, en général, de cet avis. Ils estiment, à juste titre, que l'arsenal américain des lois et des peines suffirait largement à sanctionner le crime.
Il ne faut pas oublier, cependant, que M. Bush est républicain et conservateur. A ce titre, il se méfie d'un système judiciaire, parfois trop indulgent pour des criminels avérés (on l'a vu avec l'affaire O. J. Simpson, l'« assassin-innocent » acquitté après un double meurtre). Il se méfie de la corporation des avocats, plus érudits que les juges eux-mêmes, et capables de trouver la jurisprudence capable de remettre en liberté le plus sauvage des criminels. Il se méfie enfin de l'inévitable médiatisation d'un ou de procès où l'on irait bien au-delà du crime et où seraient évoquées les responsabilités de l'Amérique, les erreurs de sa diplomatie, ses liens avec des régimes dictatoriaux, sa politique de la canonnière et tout le fourbi. En d'autres termes, il craignait que le procès des terroristes ne tourne à leur avantage et se transforme en procès des Etats-Unis.
Tous ceux - et ils sont nombreux - qui n'ont pas voulu céder à une américanophilie aussi répandue qu'éphémère souhaitent très précisément ce que craint M. Bush. A leurs yeux, le procès ne peut être que politique. Et les avocats ne manqueront pas qui décriront, comme tant de médias l'ont fait avant eux, le désespoir des combattants intégristes dont le seul objectif serait de modifier le comportement dans le monde de l'unique superpuissance.
Les détracteurs des procédures mises au point par l'administration Bush sont plus nombreux à l'étranger qu'aux Etats-Unis. Le président américain, dont la cote de popularité atteint 90 %, n'a vraiment de comptes à rendre qu'à ses concitoyens. Dans leur immense majorité, ils réclament à grands cris un châtiment à la mesure du crime. Sur ce point précis, la discussion n'est pas possible : l'agresseur, c'est l'intégrisme islamiste, la victime, c'est l'Amérique. Ce sont les Etats-Unis, et pratiquement eux seuls, qui sont allés chercher les coupables en Afghanistan. Le crime a été commis sur le territoire américain ; il est donc logique que les criminels soient jugés sur le même territoire et soient soumis aux lois américaines, fussent-elles d'exception.
Les prisonniers, au demeurant, ne seront ni amputés ni décapités, comme en Arabie saoudite ; et si la base américaine de Guantanamo à Cuba n'offre pas les services du Waldorf Astoria, on peut toujours compter sur l'armée américaine pour l'hygiène et la nourriture. D'ailleurs, elle ne s'est pas dérobée aux exigences des médias. On a vu des photos de terroristes en uniforme orange, propres, tondus et rasés de près, comme tous les hommes incarcérés dans les prisons américaines de droit commun. Le commandant de la base a accepté la visite de la Croix-Rouge, il a montré aux journalistes les rations qui sont données aux détenus et qui sont identiques à celles que reçoivent les soldats américains.
La convention de Genève
Rien n'y a fait : les conditions d'incarcération et de surveillance sont jugées inhumaines par les ONG qui, peut-être, évaluent mal la dangerosité des détenus. La Croix-Rouge internationale et les Européens réclament l'application de la convention de Genève.
Sur le procès lui-même, on pouvait compter sur un débat américano-américain dûment alimenté par les organisations nationales des droits de l'homme, qui se sont amplement exprimées, notamment devant les médias français : oui à la détention, oui au procès, oui au châtiment, mais dans le cadre du système judiciaire classique. Cette attitude honore les ONG américaines que le nationalisme n'a pas aveuglées.
Il y a peu de chances, toutefois, qu'elles soient entendues, parce que le respect des règles qu'elles rappellent plongerait les Etats-Unis dans une querelle confuse entre une droite martiale et vengeresse et une gauche qui exigera une réflexion plus profonde sur la politique extérieure des Etats-Unis : un procès purement politique comporterait le risque d'exonérer, au moins partiellement, les terroristes de leurs crimes.
On nous dira que la justice n'est pas autre chose que la recherche de la vérité, fût-elle complexe. A quoi il faut répondre que, certes, une démocratie perd sa vertu, donc sa vocation, quand elle applique une loi d'exception, mais que le risque d'un effacement de la justice devant un acte de barbarie sans précédent doit être, à tout prix, écarté. Car si la démocratie se dissout dans des contorsions intellectuelles à propos d'un cas aussi grave, elle n'en sortira pas renforcée non plus.
L'humanitaire, plus que jamais, est nécessaire à l'évolution des sociétés. Mais l'humanitaire ne saurait oublier les victimes. C'est à elles que pensaient les organisateurs du procès de Nuremberg, c'est à elles que pensent les juges du tribunal pénal international de La Haye.
Et réfléchissons-y : ces deux institutions, Nuremberg et La Haye, ne sont-elles pas des tribunaux d'exception ? Ne rendent-ils pas la justice des vainqueurs aux vaincus ? Mais oui ; et les terroristes d'Al Qaïda continueraient de couper leurs victimes en morceaux si, au lieu de les bombarder, on avait tenté de dialoguer avec eux.
Les fameux « étrangers » qui figuraient dans les troupes des talibans se sont battus jusqu'à leur dernier souffle ; faits prisonniers, ils ont encore trouvé le moyen de se révolter et de tuer un certain nombre de leurs geôliers, dont un Américain ; aujourd'hui encore, ils résistent dans les grottes et dans les reliefs torturés des montagnes afghanes. Ne faut-il pas les surveiller avec un maximum de précautions et de vigilance ?
Vaine Haine
En fait, que nous disent-ils ? De même que leur dix-neuf « frères » ont péri dans les attentats du 11 septembre, de même leur logique de bataille contient le sacrifice de leur vie, surtout s'il peut encore emporter d'autres vies. On ne les changera pas et le meilleur message que peut leur envoyer une démocratie, c'est de leur signifier leur défaite, de faire la preuve que leur haine est vaine, qu'en Amérique, mais aussi en Europe, la finalité de leur barbarie, c'est la prison à vie.
Ou la mort, puisque la peine capitale existe aux Etats-Unis. On admettra que le problème de ces terroristes qui sont de nationalité britannique ou française (il y a même un Américain) est plus délicat dans la mesure où l'Europe a aboli la peine capitale. Mais là encore, une fois, qui est la victime, qui est allé chercher les assassins ? La justice américaine a écarté le type de poursuites contre le jeune Américain arrêté, John Lindh Walker, qui conduirait à la peine de mort. Peut-être devrait-elle en faire autant pour les autres détenus ? Soyons réalistes : il est peu probable qu'on obtienne de M. Bush, cet ancien gouverneur du Texas qui a refusé de grâcier beaucoup de condamnés, ce qu'il n'a pas accordé à propos de crimes moins graves, et pour certains, qui ressemblaient fort à des erreurs judiciaires.
Un crime historique a été commis. On ne saurait punir les victimes une deuxième fois.
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