Courrier des lecteurs

Le cri d’alarme d'un généraliste sur les déserts médicaux

Publié le 08/05/2021
Le Dr Emmanuel Héau, médecin généraliste, vient de passer trois mois à la maison pluridisciplinaire de Château-Chinon (Nièvre) en tant que praticien hospitalier détaché par l’hôpital. Une expérience marquante qui l’a amené à adresser, le 26 avril, une lettre ouverte au directeur de l’ARS de Bourgogne-Franche-Comté.

Crédit photo : GARO/PHANIE

Monsieur le Directeur,

À l’issue d’une mission qui m’a été confiée en tant que PH détaché par l’hôpital à la maison de santé de Château-Chinon durant trois mois, je tenais à vous remercier de la confiance que vous m’avez témoignée. Je tenais également à vous faire part de la richesse de cette expérience, tant par les enseignements que j’en ai tirés (même après 40 ans d’expérience) que par de nombreuses rencontres avec la population locale dont vous avez la responsabilité sanitaire.

J’ai beaucoup réfléchi à ce temps médical, ce travail intense, car j’ai constaté une multitude de pathologies et, surtout, l’extrême solitude du seul médecin restant dans ce lieu médical… Ainsi, je me dois d’attirer votre attention sur la situation sanitaire globale de ce département faisant partie de votre région sanitaire et qui m’a choquée.

Du fait de la grave pénurie de soignants (un seul médecin généraliste pour un bassin de plus de 2 500 habitants) et des offres de soins médicaux en général (psychiatriques et autres spécialités, dentiste, infirmière scolaire et autres intervenants paramédicaux…), de nombreux patients vivent un abandon extrême, dans l’impossibilité d’accéder aux soins primaires…

Notre pays n’aurait-il plus ce meilleur système de santé du monde tant vanté ? J’ai croisé, rencontré et écouté une population souvent âgée et isolée. Oubliée ? J’ai vu pendant ces trois mois, entre autres, de nos aînés qui n’avaient pu être examinés, diagnostiqués ou écoutés.

J’ai découvert des pathologies pour lesquelles il suffisait de poser ses mains sur les ventres ou les mollets, de poser son stéthoscope sur un cœur ou une artère, de faire faire une série d’examens sanguins ou une imagerie, pour réaliser un diagnostic et donc augmenter une espérance de vie ou apaiser des désarrois, ce qui est notre mission de soignants.

J’ai recueilli, en l’absence d’écoutants professionnels, la détresse de certains étudiants aux idées noires, la violence de récits de suicidés à travers leurs conjoints, la détresse de ces femmes isolées, veuves, perdues dans un désert… J’ai constaté un incroyable vide. J’ai vu, j’ai entendu encore et même, après tout ce temps d’exercice de mon métier, j’ai été ému…

Demain, selon mes contrats professionnels, je reviendrai si vous me le demandez. Mais pourquoi ne pas créer deux postes de détachés hospitaliers à Château-Chinon en médecine générale ? Pourquoi ne pas favoriser les consultations de spécialistes hebdomadaires dans cet hôpital ou cette maison de santé ? L’égalité républicaine ne passerait-elle pas par là ?

Veuillez agréer, Monsieur le Directeur, l’expression de mes sentiments respectueux.

Dr Emmanuel Héau

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Source : lequotidiendumedecin.fr